{"id":247,"date":"2012-12-12T01:06:46","date_gmt":"2012-12-12T00:06:46","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/?page_id=247"},"modified":"2013-09-17T19:23:01","modified_gmt":"2013-09-17T17:23:01","slug":"la-regle-du-je","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/chloedelaume.net\/?page_id=247","title":{"rendered":"La r\u00e8gle du Je"},"content":{"rendered":"<p>Travaux Pratiques (PUF), m<span style=\"font-size: 14px;\">ars 2010.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2169\" title=\"puf\" src=\"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/9782130574255.jpg\" alt=\"\" width=\"135\" height=\"196\" \/>L&rsquo;autofiction serait l&rsquo;horreur. Le narcissisme, le nombrilisme et la vacuit\u00e9, son destin. Et si c&rsquo;\u00e9tait faux ? Et si, loin de repr\u00e9senter le degr\u00e9 z\u00e9ro de la litt\u00e9rature contemporaine, l&rsquo;autofiction en incarnait l&rsquo;excellence ? Depuis les origines de la litt\u00e9rature, c&rsquo;est vers le Je et sa subversion que les \u00e9crivains ont dirig\u00e9 toutes leurs exp\u00e9riences. De cette subversion, l&rsquo;autofiction est d\u00e9sormais l&rsquo;ultime laboratoire : le laboratoire de la d\u00e9construction, de la diss\u00e9mination, de la prolif\u00e9ration folle des Je. Mais ce laboratoire n&rsquo;est pas celui d&rsquo;un savant fou : les exp\u00e9riences qui y sont men\u00e9es portent bien au-del\u00e0 de la litt\u00e9rature. En elles s&rsquo;imagine m\u00eame une politique r\u00e9volutionnaire. C&rsquo;est de cette politique des r\u00e9volutions du Je qu&rsquo;il est d\u00e9sormais permis d&rsquo;exposer les r\u00e8gles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ecrit suite \u00e0 diverses interventions portant sur l&rsquo;autofiction, dont le colloque de Cerisy, cet essai tente d&rsquo;int\u00e9grer les probl\u00e9matiques de ce genre litt\u00e9raire, jusqu&rsquo;\u00e0 sa forme elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><br\/<<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extrait, Chapitre 3 : <em>La carte n&rsquo;est pas le territoire<\/em>.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><br \/>\nTout ceci doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme dit par un personnage de roman<\/em>. Il ne vous faudra jamais l&rsquo;oublier. Ceci est un essai. Le Petit Robert dit : Essai. Ouvrage litt\u00e9raire en prose, de facture tr\u00e8s libre, traitant d&rsquo;un sujet qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9puise pas ou r\u00e9unissant des articles divers.\u00a0<em>Ceci est un livre de bonne foi, lecteur<\/em>. Qui traitera d&rsquo;un sujet parfaitement \u00e9puisant. D&rsquo;un Je qui se diss\u00e8que pour mieux se recomposer. D&rsquo;un Je qui s&rsquo;interroge et qui doit prendre une forme, libre, tr\u00e8s libre. Saison 13, reprise de l&rsquo;\u00e9pisode. Les aventures de Chlo\u00e9 Delaume au pays de l&rsquo;Autofiction. C&rsquo;est de \u00e7a, surtout, qu&rsquo;il s&rsquo;agit. Je ne triche pas vraiment, ce n&rsquo;est pas un roman. Juste un essai, une tentative, qui n&rsquo;\u00e9mane que d&rsquo;une praticienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Praticienne de l&rsquo;autofiction, c&rsquo;est comme \u00e7a que je me d\u00e9finis. Depuis maintenant dix ans. Seulement, bien s\u00fbr \u00e0 ma fa\u00e7on. Une fa\u00e7on qui pour moi fait sens. Qui parle \u00e0 qui de quoi comment. Alors un bref insert histoire-g\u00e9ographie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enclav\u00e9 dans les terres du Roman, avec pour contr\u00e9es voisines le Royaume de l&rsquo;Autobiographie, l&rsquo;Ethiquistan et les Laboratoires de l&rsquo;Est, le pays de l&rsquo;Autofiction a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 en 1977 par Serge Doubrovsky. Il n&rsquo;ait pas dit qu&rsquo;il est vraiment fait expr\u00e8s. Loin de lui l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9riger un empire sur ce qui \u00e9tait un terrain vague. En cr\u00e9ant le terme autofiction, il tentait de d\u00e9finir son propre travail, les enjeux de sa d\u00e9marche et son positionnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Serge Doubrovsky est n\u00e9 en 1928, il est \u00e9crivain et critique litt\u00e9raire. Lorsqu&rsquo;il invente le concept d&rsquo;autofiction, il r\u00e9pond, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, \u00e0 une question pos\u00e9e deux ans auparavant par le th\u00e9oricien de l&rsquo;autobiographie Philippe Lejeune dans Le pacte autobiographique : \u00ab le h\u00e9ros d&rsquo;un roman d\u00e9clar\u00e9 comme tel, peut-il avoir le m\u00eame nom que l&rsquo;auteur ? \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1977, Doubrovsky publie Fils. Ana\u00efs Nin, elle, meurt. Je rapproche fr\u00e9quemment ces deux informations, mais on me r\u00e9pond toujours : je ne vois pas le rapport. Cela me contrarie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1977, Serge Doubrovsky inscrit ces lignes en quatri\u00e8me de couverture : \u00ab Autobiographie ? Non, c&rsquo;est un privil\u00e8ge r\u00e9serv\u00e9 aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction, d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements et de faits strictement r\u00e9els ; si l&rsquo;on veut autofiction d&rsquo;avoir confi\u00e9 le langage d&rsquo;une aventure \u00e0 l&rsquo;aventure d&rsquo;un langage en libert\u00e9, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. Rencontres, fils de mots, allit\u00e9rations, assonances, dissonances, \u00e9criture d&rsquo;avant ou d&rsquo;apr\u00e8s litt\u00e9rature, concr\u00e8te, comme on dit musique.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pays de l&rsquo;Autofiction a pour Constitution un texte litt\u00e9raire, ce qui ne facilite pas la t\u00e2che aux Services de l&rsquo;Immigration. Alors, souvent, ils se contentent d&rsquo;appliquer la d\u00e9finition du Petit Robert \u00ab R\u00e9cit m\u00ealant la fiction et la r\u00e9alit\u00e9 autobiographique \u00bb. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;explosion d\u00e9mographique de ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parce qu&rsquo;il a in\u00e9luctablement \u00e9t\u00e9 annex\u00e9 \u00e0 la R\u00e9publique Banani\u00e8re des Lettres, le pays de l&rsquo;Autofiction est envahi par un tas de gens. [(Des gens du Village + des gens du Ch\u00e2teau + des gens du Village qui voudraient rentrer au Ch\u00e2teau + des gens exclus du Ch\u00e2teau oblig\u00e9s de retourner au Village) x Vous n&rsquo;\u00eates pas du Village, vous n&rsquo;\u00eates pas du Ch\u00e2teau : vous n&rsquo;\u00eates rien]\u00b2.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toujours en raison de sa nature, l&rsquo;appellation \u00ab autofiction \u00bb n&rsquo;est jamais d&rsquo;origine contr\u00f4l\u00e9e. Ce qui fait que les productions \u00e9crites circulant sous cette \u00e9tiquette se multiplient, du Village au Ch\u00e2teau. La critique parfois s&rsquo;en inqui\u00e8te, mais le d\u00e9bat est si fatigant qu&rsquo;elle pr\u00e9f\u00e8re elle-m\u00eame galvauder si \u00e7a peut faire plaisir et faire gagner du temps. Le lectorat, quand \u00e0 lui, n&rsquo;y comprend rien du tout. Et s&rsquo;en tamponne, accessoirement. Ce qu&rsquo;il veut, au mieux c&rsquo;est un livre. Et au pire : un divertissement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De temps en tant quelqu&rsquo;un s&rsquo;\u00e9nerve et tente avec vigueur de faire le m\u00e9nage de printemps. Ca donne grands colis entour\u00e9s de ficelle, o\u00f9 les autobiographies (Le Petit Robert : \u00ab Biographie d&rsquo;un auteur faite par lui-m\u00eame \u00bb) rejoignent les biofictions (Alain Buisine : \u00abR\u00e9cit chronologique de la vie d&rsquo;un individu particulier \u00bb), et, surtout, tout un tas de produits issus de l&rsquo;industrie \u00e9ditoriale. Des produits qui ne confient pas le langage d&rsquo;une aventure \u00e0 l&rsquo;aventure d&rsquo;un langage en libert\u00e9 puisqu&rsquo;ils n&rsquo;ont m\u00eame pas de langue, des produits sages, non pas \u00e9crits mais r\u00e9dig\u00e9s. Des livres sans allit\u00e9rations, assonances, dissonances, puisque des romans sans musique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pays de l&rsquo;Autofiction impose un pacte particulier : le Je est auteur, narrateur et protagoniste. C&rsquo;est la r\u00e8gle de base, la contrainte impos\u00e9e. La transgresser, c&rsquo;est changer de genre. Or l\u00e0-dessus, tout le monde ment. Il faudrait s&rsquo;accorder. Cesser de qualifier d&rsquo;autofiction des r\u00e9cits personnels o\u00f9 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne porte un autre nom que son auteur, par exemple. Interrompre l&rsquo;adoubement des faiseurs dont le Je ne se met pas en danger, n&rsquo;invertit pas la langue, se contente de transposer, entend le terme d&rsquo;aventure sans en interroger la notion de libert\u00e9. Ne pas r\u00e9duire l&rsquo;autofiction a une d\u00e9marche th\u00e9rapeutique, le lectorat pris en otage, encastr\u00e9 derri\u00e8re le divan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Fiction, d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements et de faits strictement r\u00e9els \u00bb. Ce n&rsquo;est pourtant pas si compliqu\u00e9 pour qui le ressent de l&rsquo;int\u00e9rieur. L&rsquo;Autofiction, une exp\u00e9rience qui m\u00eale la vie et l&rsquo;\u00e9criture. Puisque Tout vu, donc inventer. Il ne peut en \u00eatre autrement. A cause de la m\u00e9moire, de l&rsquo;impossibilit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;en remettre \u00e0 elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1977, Colloque de Cerisy, Roland Barthes : \u00ab Je vis dans une sorte d&#8217;embrumement, dans l&rsquo;impression qu&rsquo;il me faut sans cesse lutter avec ma m\u00e9moire, et cette brume de la m\u00e9moire. C&rsquo;est une r\u00e9flexion qui pourrait avoir des suites pour l&rsquo;\u00e9criture ; l&rsquo;\u00e9criture, ce serait le champ de la brume de la m\u00e9moire.\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Fiction, d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements et de faits strictement r\u00e9els \u00bb. Alors, fictionnalisation de soi, de son propre rapport au monde. La clef se retrouve plus tard, en 1989, dans Le livre bris\u00e9 de Serge Doubrovsky :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abJE ME MANQUE TOUT AU LONG&#8230; De MOI, je ne peux rien apercevoir. A MA PLACE NEANT&#8230; un moi en toc, un trompe-l&rsquo;oeil&#8230; Si j&rsquo;essaie de me rem\u00e9morer, je m&rsquo;invente&#8230; JE SUIS UN ETRE FICTIF\u2026\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fictionnalisation de soi, lucide. Assumant ce qui \u00e9chappe au soi par l&rsquo;inconscient. Loin, tr\u00e8s loin de la cr\u00e9dulit\u00e9 de l&rsquo;autobiographie. Cr\u00e9dulit\u00e9 de l&rsquo;auteur, qui pense que sa m\u00e9moire est sa meilleure alli\u00e9e et qu&rsquo;il peut se livrer comme il va \u00e0 confesse. Cr\u00e9dulit\u00e9 du lecteur, qui gobe tout rond le pacte teint\u00e9 d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 toujours javellis\u00e9e. Comme si les souvenirs stock\u00e9s dans le cortex n&rsquo;\u00e9taient jamais soumis aux modifications, \u00e0 la reconstruction. Comme s&rsquo;il \u00e9tait possible de lui faire vraiment confiance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certaines autobiographies empestent la mauvaise foi, sens sartrien du terme. Une fuite, une d\u00e9marche qui ne sert au final qu&rsquo;\u00e0 masquer au sujet la v\u00e9rit\u00e9 de sa totale libert\u00e9, au sein de ses choix et actes, afin d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;angoisse de la responsabilit\u00e9. L&rsquo;autobiographe \u00e9crit sur sa propre vie. L&rsquo;autofictionnaliste \u00e9crit avec. L&rsquo;usage de la fiction lui impose une totale libert\u00e9, et sans cesse il est mis face \u00e0 sa responsabilit\u00e9. L&rsquo;absolution lui est une donn\u00e9e \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reprenons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Doubrovsky : \u00ab Si l&rsquo;on veut autofiction d&rsquo;avoir confi\u00e9 le langage d&rsquo;une aventure \u00e0 l&rsquo;aventure d&rsquo;un langage en libert\u00e9. \u00bb. Confier : remettre au soin d&rsquo;un tiers en se fiant \u00e0 lui. Se fier au langage bien plus qu&rsquo;\u00e0 la m\u00e9moire et bien plus qu&rsquo;\u00e0 soi-m\u00eame. Aventure : Ce qui arrive d&rsquo;impr\u00e9vu, de surprenant, ensemble d&rsquo;\u00e9v\u00e8nements qui concernent quelqu&rsquo;un, entreprise dont l&rsquo;issue est incertaine, ensemble d&rsquo;activit\u00e9s, d&rsquo;exp\u00e9riences qui comportent du risque, de la nouveaut\u00e9, et auxquelles ont accorde une valeur humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;autofiction est un genre exp\u00e9rimental. Dans tous les sens du terme. C&rsquo;est un laboratoire. Pas la consignation de faits sauce romanesque. Un vrai laboratoire. D&rsquo;\u00e9criture et de vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Travaux Pratiques (PUF), mars 2010. &nbsp; L&rsquo;autofiction serait l&rsquo;horreur. Le narcissisme, le nombrilisme et la vacuit\u00e9, son destin. Et si c&rsquo;\u00e9tait faux ? 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