{"id":195,"date":"2012-10-19T12:38:03","date_gmt":"2012-10-19T10:38:03","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/?page_id=195"},"modified":"2013-09-17T19:50:18","modified_gmt":"2013-09-17T17:50:18","slug":"une-femme-avec-personne-dedans","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/chloedelaume.net\/?page_id=195","title":{"rendered":"Une femme avec personne dedans"},"content":{"rendered":"<p>Fiction &amp; Cie (Le Seuil), j<span style=\"font-size: 14px;\">anvier 2012. R\u00e9\u00e9dition en Points Seuil.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/?attachment_id=324\" rel=\"attachment wp-att-324\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-324\" title=\"Une femme\" src=\"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/Une-femme-204x300.jpg\" alt=\"\" width=\"204\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/chloedelaume.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/Une-femme-204x300.jpg 204w, https:\/\/chloedelaume.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/Une-femme.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 204px) 100vw, 204px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;Apocalypse n&rsquo;est pas un \u00e9v\u00e9nement visible, parce qu&rsquo;elle frappe individuellement. Ainsi, la narratrice se plie \u00e0 l&rsquo;ordre de l&rsquo;Ange annonciateur :\u00a0<em>\u00c9cris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite<\/em>. Elle s&rsquo;attelle au r\u00e9cit d&rsquo;une certaine Fin des Temps, celle des valeurs patriarcales et norm\u00e9es, incarn\u00e9es par le couple h\u00e9t\u00e9rosexuel. Modifier le r\u00e9el est l&rsquo;unique solution, mais l&rsquo;usage de la fiction se complique lorsqu&rsquo;il engendre le suicide au sein de son propre lectorat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par-del\u00e0 son exercice de d\u00e9construction, ce livre est un roman d&rsquo;amour. Chlo\u00e9, Igor, la Clef, une femme un homme une femme, quelques possibilit\u00e9s. Tenter des formes de vie alternatives, c&rsquo;est toujours se heurter \u00e0 une remise en cause de son identit\u00e9. Au lecteur de choisir, et peut-\u00eatre d&rsquo;inventer ce qui doit arriver ensuite. \u00c0 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, comme \u00e0 lui-m\u00eame. Le hasard n&rsquo;existe pas, alors autant s&rsquo;organiser.<\/p>\n<p><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Premier chapitre :\u00a0\u00a0<em>Psych\u00e9, \u00e9chos.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em><\/em><\/strong><em>Vous \u00eates Chlo\u00e9 Delaume\u00a0?<\/em> Voix sans \u00e2ge et femelle l\u00e9g\u00e8rement anguleuse au creux du t\u00e9l\u00e9phone. <em>Isabelle Bordelin, \u00e7a vous dit quelque chose\u00a0?<\/em> Un blanc, quelques secondes. <em>Ca vous dit quelque chose\u00a0? <\/em>J\u2019identifie enfin. Une lectrice, des \u00e9changes le mois pr\u00e9c\u00e9dant. Une histoire d\u00e9plaisante, j\u2019aimerais mieux oublier. <em>Elle s\u2019est suicid\u00e9e avant-hier.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle Bordelin. Elle m&rsquo;avait envoy\u00e9 un mail pour se pr\u00e9senter. Elle disait donc bonjour et \u00e9galement je suis. Des riens m&rsquo;avaient g\u00ean\u00e9e, d\u00e9j\u00e0, des adjectifs, quelques tournures, des livres et des chansons. J&rsquo;avais la sensation d&rsquo;\u00eatre face \u00e0 un miroir d\u00e9formant, traits communs, effet grossissant, chaque travers alourdi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des riens m&rsquo;avaient g\u00ean\u00e9e, au point qu&rsquo;il me semblait pratiquement impossible qu&rsquo;une telle personne existe, un corps reel, une pens\u00e9e un langage quelque part dans le r\u00e9el, c&rsquo;\u00e9tait moi mais crach\u00e9e en un glaire venimeux. J&rsquo;ai h\u00e9sit\u00e9 longtemps \u00e0 lui r\u00e9pondre, d&rsquo;ailleurs je n&rsquo;ai pas r\u00e9pondu. Je redoutais une blague infecte, une sorte de pi\u00e8ge tendu en sous-sol parodie. Macabre, sordide, la parodie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait eu ses textes, ensuite, son manuscrit. Un d\u00e9calque malsain des mes trois premiers livres. Une syntaxe hach\u00e9e violine papier carbone, sa langue qui \u00e2nonnait les stigmates de la mienne \u00e0 m\u2019en provoquer le haut-le-c\u0153ur. En d\u00e9pit de. Malgr\u00e9. Son infinie souffrance. J\u2019ai montr\u00e9 ses \u00e9crits, chez tous m\u00eame ressenti. Sa douleur n\u2019avan\u00e7ait qu\u2019en pantomime masqu\u00e9e par mes tics et grimaces, non plus un geste ici mais gesticulations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne me souviens plus de la raison exacte, de ce qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 lui t\u00e9l\u00e9phoner, une vraie ambivalence, pulsion de face \u00e0 face voir ce qu\u2019elle avait dans le ventre hors de ce simulacre. Comprendre, aussi, comprendre. Qui pouvait \u00e0 ce point \u00eatre devenu aphone pour se greffer fil blanc, au vif des cordes vocales, mes polypes \u00e9trangers. Je pensais qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s jeune. Pas de voix propre et au fond tr\u00e8s peu de r\u00e9f\u00e9rents. Tous communs, cela va de soi. Je lui ai dit\u00a0: vous \u00eates tr\u00e8s jeune. Vous avez le temps de vous trouver, si vous voulez que je vous aide il faudra beaucoup travailler et cesser d\u2019aspirer mon ombre. J\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait foutu quand elle m\u2019a r\u00e9pondu demain je f\u00eate mes trente-sept ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mort de Silence Majuscule, \u00e7a reste cette sc\u00e8ne, Belleville, l\u2019\u00e9t\u00e9, mes membres se p\u00e9trifient au creux du canap\u00e9, mes amis s\u2019interrogent, le combin\u00e9 sature. Fra\u00eechement endeuill\u00e9e, la m\u00e8re hurle. <em>Pourquoi\u00a0? <\/em>Elle est dans la chambre de sa fille, \u00e0 genoux sur son lit elle d\u00e9crit tranche \u00e0 tranche le contenu de l\u2019\u00e9tag\u00e8re, il y a tous mes livres. <em>Pourquoi vous\u00a0? <\/em>Trente-sept ans, comme moi, pas une jeune femme n\u2019est-ce pas, la thanatopathie est un mal incurable. <em>Pourquoi mais pourquoi vous\u00a0? <\/em>Des cris et des mots comme\u00a0: <em>responsabilit\u00e9<\/em>, <em>livres fait pour tuer<\/em>, <em>dans la t\u00eate du lecteur<\/em>, <em>saloperies<\/em>, <em>mort<\/em>, <em>violence<\/em>.\u00a0 Je pense \u00e0 Silence Majuscule. Au jour o\u00f9 elle m\u2019a lu pour la toute premi\u00e8re fois. Je me refuse \u00e0 croire que \u00e7a ait chang\u00e9 sa vie au point de l\u2019an\u00e9antir. Sa m\u00e8re, en salve, accuse. Un silence, puis\u00a0elle pleure. Quelque chose est <em>injuste<\/em>, <em>anormal<\/em>, <em>illogique<\/em>.\u00a0 Dans un souffle elle s\u2019effondre\u00a0: <em>Je connais votre histoire. Pourquoi elle est morte et pas vous\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em>Depuis le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 j\u2019utilise des pierres de protection. Des quartz color\u00e9s dot\u00e9s de propri\u00e9t\u00e9s aux effets bouclier. Mes d\u00e9fenses sont r\u00e9duites tant les mois \u00e9coul\u00e9s ont charri\u00e9s le chaos, greffe au mariage j\u2019ai deux amours, densit\u00e9 du triangle, relation \u00e9puisante, d\u00e9flagration finale, ruptures, j\u2019en sors exsangue. Laissez faire votre instinct, la pierre qui vous convient saura vous attirer m\u2019a certifi\u00e9 le vendeur. Boutique \u00e9sot\u00e9rique, monticules scintillant, j\u2019ai choisi un caillou ray\u00e9 de part en part, doux au touch\u00e9, jaune brun. L\u2019Oeil du Tigre, a souri le vendeur. C\u2019est une sorte d\u2019\u00e9gide, elle est particuli\u00e8re : <em>R\u00e9fl\u00e9chit les \u00e9nergies n\u00e9gatives vers son \u00e9metteur.<\/em> J\u2019ai pens\u00e9 quelle merveille, me voil\u00e0 d\u00e9sormais \u00e9quip\u00e9e d\u2019un objet fortifiant l\u2019inventaire. Qui me voudra fera du mal sera ecchymos\u00e9 en boomerang, je suis une bien puissante sorci\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle, ce n\u2019est pas qu\u2019elle me voulait du mal, c\u2019est que son nom ne pouvait qu\u2019\u00eatre Silence Majuscule. Condamn\u00e9e aphonie, elle portait un secret qui gangr\u00e9nait son int\u00e9rieur. Datation du prurit\u00a0: l\u2019adolescence\u00a0; un p\u00e8re qui la visite la nuit\u00a0; une m\u00e8re qui nie pour l\u2019ext\u00e9rieur. C\u2019\u00e9tait l\u2019objet de son texte comme de ses confidences, j\u2019avais la sensation d\u2019\u00eatre prise en otage, brutalement impliqu\u00e9e, une position \u00e9trange, comme partie int\u00e9grante d\u2019un processus frontal, un d\u00e9sir de vengeance qui ne pouvait voir le jour qu\u2019apr\u00e8s le stade ultime de ma validation. Je pouvais publier ce cri, je dirigeais une collection. Elle n\u2019avait envoy\u00e9 le manuscrit \u00e0 personne d\u2019autre, n\u00e9anmoins. C\u2019\u00e9tait de moi et de moi seule qu\u2019elle attendait un retour. J\u2019\u00e9tais, caut\u00e9ris\u00e9e, reine des \u00e2mes supurentes. L\u2019unique \u00e0 d\u00e9tenir le pouvoir de r\u00e9paration. J\u2019ai tent\u00e9 de d\u00e9samorcer, mais elle restait but\u00e9e, si but\u00e9e, Silence Majuscule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0L\u2019envoi de son texte, son histoire familiale d\u00e9vers\u00e9e brutalement dans la conversation, ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment un appel au secours. Elle voulait que je la reconnaisse, elle qui affirmait sa souffrance. Que je la reconnaisse comme \u00e9crivain, parce qu\u2019elle ne pouvait \u00eatre que cela, son statut de victime l\u00e9gitimait sa d\u00e9marche autant que le r\u00e9sultat. Elle prenait le trauma comme une preuve implacable: puisque l\u2019horreur est vraie, il y a litt\u00e9rature. Elle n\u2019avait pas saisi qu\u2019une plaie seule ne chante gu\u00e8re, mais je ne pouvais pas lui dire la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je lui ai conseill\u00e9 de consulter quelqu\u2019un, une personne comp\u00e9tente. De trouver une forme adapt\u00e9e, de se demander pourquoi elle \u00e9crivait. Si ce dont elle avait besoin c\u2019\u00e9tait \u00e9crire ou bien \u00eatre publi\u00e9e. Cr\u00e9ation ou Reconnaissance. Accomplissement personnel vs Statut Social. Ma question \u00e9tait juste, mais j\u2019\u00e9tais mal plac\u00e9e. Inscription au plateau le droit de bouger ses pions en avan\u00e7ant doucement mais avan\u00e7ant quand m\u00eame. R\u00e9siliente lauriers roses, le fumet du civet. Silence Majuscule, la br\u00fblure, le baume, les aguets. Aussi. Je lui ai pr\u00e9cis\u00e9 que la litt\u00e9rature n\u2019\u00e9tait en rien une th\u00e9rapie, que c\u2019\u00e9tait m\u00eame probablement tout le contraire. Ce que j\u2019ai fait, Madame, j\u2019ai cru le devoir faire. Mais la m\u00e8re, elle, r\u00e9cuse. C\u2019est son troisi\u00e8me appel, il est plus de minuit, encore les injures fusent. Dans ma poche l\u2019\u0152il du Tigre, entre mes doigts la pierre semble se r\u00e9chauffer. <em>R\u00e9fl\u00e9chit les \u00e9nergies n\u00e9gatives vers son \u00e9metteur.<\/em> Alors \u00e0 mon tour j\u2019articule. <em>Je connais votre histoire. Pourquoi elle est morte et pas vous\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2179\" title=\"une-femme-avec-personne-dedans-292811-250-400\" src=\"http:\/\/wp.chloedelaume.r3zo.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/une-femme-avec-personne-dedans-292811-250-400.jpg\" alt=\"\" width=\"242\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/chloedelaume.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/une-femme-avec-personne-dedans-292811-250-400.jpg 242w, https:\/\/chloedelaume.net\/wp-content\/uploads\/2012\/10\/une-femme-avec-personne-dedans-292811-250-400-181x300.jpg 181w\" sizes=\"auto, (max-width: 242px) 100vw, 242px\" \/>Peut-\u00eatre que c\u2019est comme \u00e7a que tout a commenc\u00e9. Juste \u00e0 cause de cette phrase de Silence Majuscule confi\u00e9e au t\u00e9l\u00e9phone quelques semaines avant qu\u2019elle cesse d\u2019\u00eatre vivante. Car elle avait un but, un objectif pr\u00e9cis formul\u00e9 tr\u00e8s clairement\u00a0: <em>Je veux \u00eatre \u00e0 mon tour Chlo\u00e9 Delaume<\/em>. Elle m\u2019a vraiment dit \u00e7a. <em>Je veux \u00eatre \u00e0 mon tour.<\/em> Le pire, je crois, a \u00e9t\u00e9 de penser je ne suis pas en danger, elle n\u2019y arrivera pas. Chlo\u00e9 Delaume en fait c\u2019est quoi fonction emploi locaux sous peu disponibles laquelle ici a-t-elle d\u00e9pos\u00e9 une annonce merci de s\u2019expliquer il faut qu\u2019on s\u2019organise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrui\u00a0: projection &amp; \u00e9claboussures. Ils me fixent et pourtant ce n\u2019est pas moi qu\u2019ils regardent. Je vous promets que c\u2019est vrai. En plus ils sont l\u00e9gions. Ils me scrutent juste afin d\u2019admirer leur reflet\u00a0: je suis \u00e9cran total, surface r\u00e9fl\u00e9chissante. Parfois leurs yeux se cr\u00e8vent et il faut nettoyer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me demande ce que serait la vie, la vie de Silence Majuscule, si elle n\u2019avait pas lu mes livres. Si l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre Chlo\u00e9 Delaume \u00e0 son tour lui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9e. Est-ce qu\u2019elle aurait pu \u00eatre sauv\u00e9e\u00a0? Je doute que \u00e7a changerait grand-chose. J\u2019affirme\u00a0: c\u2019est l\u2019inceste qui l\u2019a tu\u00e9e. Pr\u00e9c\u00e9demment, \u00e0 maintes reprises, elle a attent\u00e9 \u00e0 ses jours. Existence morne, vide et ennui. En guise de ritournelle, une plaie. Trente-sept ans, comme moi. <em>Pour elle vous \u00e9tiez un mod\u00e8le<\/em> me dit, enfin calm\u00e9e, la m\u00e8re, des jours plus tard. Un mod\u00e8le. Le ch\u00e2timent commencerait l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un mod\u00e8le. Le Petit Robert dit\u00a0: <em>Ce qui sert ou doit servir d\u2019objet d\u2019imitation pour faire ou reproduire quelque chose<\/em>. <em>Reproduire<\/em>, j\u2019entends, <em>reproduire<\/em>. Moi qui me refuse \u00e0 enfanter, reproduire, j\u2019entends <em>reproduire<\/em>. Au-del\u00e0 de l\u2019effroi il y a juste \u221a[l\u2019\u00e9pouvante + frayeur\u00b2] x 2. Je refuse <em>reproduire<\/em> comme je refuse <em>mod\u00e8le<\/em>, il suffisait d\u2019une fois envoyez la monnaie. Si je la nomme ici Silence Majuscule c\u2019est pour que sa voix porte puisque sa langue n\u2019\u00e9tait que mimes en boursouflures. Nervures d\u2019une autre, bouche autre\u00a0: la mienne. Isabelle si perdue, soudain a pris mod\u00e8le. Un canevas en point croix, elle s\u2019est piqu\u00e9 le doigt, elle dort \u00e0 tout jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume. Je suis un personnage de fiction. Un \u00eatre d\u2019autofiction. Qui a maintes reprises engage son lecteur \u00e0 s\u2019\u00e9crire par lui-m\u00eame, \u00e0 donner \u00e0 sa vie une forme in\u00e9dite dont il est le h\u00e9ros. Voil\u00e0 ce que je dis, redis, \u00e9cris sans cesse. Sauf que.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle Bordelin, ce n\u2019est pas ce qu\u2019elle a lu. Le monde contemporain nous formate et d\u00e9vore \u00e0 renfort de vieilles fables et de petites histoires, l\u2019existence est un conte, \u00e7a elle l\u2019a entendu. Elle ne pouvait que l\u2019entendre compte tenu de son r\u00f4le passif et victimaire. Elle voulait modifier la fiction familiale qui la tenait prisonni\u00e8re, raturer, corriger, surtout corriger le p\u00e8re, une torgniole exemplaire pour une r\u00e9paration qu\u2019elle souhaitait absolue. Le probl\u00e8me c\u2019est comment, comment elle s\u2019y est prise. L\u00e0, quelque chose \u00e9chappe, \u00e0 commencer je le crains par son propre destin, sa perception de la vie, de sa vie, oui, la sienne. Qui n\u2019avait qu\u2019un seul but\u00a0: devenir \u00e0 son tour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour \u00eatre un personnage de fiction dans la vie et une h\u00e9ro\u00efne dans des textes, il faut le vrai grimoire avec le bon rituel. Sinon le Je ne peut supporter la pression, fissures pleine majuscule, implosion de l\u2019\u00e9go, \u00e9quarrissage du Moi. Chlo\u00e9 Delaume c\u2019est quoi, un geste performatif, dire c\u2019est faire et l\u2019\u00e9crire verrouille le processus. Identit\u00e9, nature\u00a0: nouvelles. Ainsi se posent les r\u00e8gles de la transmutation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle Bordelin dite Silence Majuscule. Parfois je l\u2019imagine seule devant son \u00e9cran, r\u00e9p\u00e9tant Je m\u2019appelle, je m\u2019appelle c\u2019est mon tour. Elle s\u00e9pare chaque syllabe, celles que j\u2019ai invent\u00e9es, oui moi-m\u00eame invent\u00e9es pour me rebaptiser il y a plus de douze ans. Sa voix est si tranchante, mon nom hors de sa bouche n\u2019est plus qu\u2019horrible m\u00e9lange de chimio n\u00e9nuphars d\u2019autels de magie noire de fange, mes morts viol\u00e9s. Elle dit\u00a0: Par le Verbe je le suis car je l\u2019ai prononc\u00e9. Elle ajoute\u00a0: par ce texte je l\u2019incarne, je vais la remplacer. Le d\u00e9sir qui anime Isabelle Bordelin, quand je le visualise, mon sang se givre toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu\u2019en disent ma psychiatre, mes proches, mon chat siamois, je ne peux qu\u2019\u00eatre responsable. Oui, je suis responsable. Non pas de la mort d\u2019Isabelle Bordelin, mais du suicide de son Je. Un Je qui tentait de s\u2019\u00e9crire au sein de ma fiction propre\u00a0; ma fiction l\u2019a rejet\u00e9e\u00a0; son Je s\u2019est cogn\u00e9 au r\u00e9el. Chlo\u00e9 Delaume en fait c\u2019est quoi identification objet transfert surface je dis surface l\u00e9g\u00e8rement incurv\u00e9e, canalise les pulsions illusions une \u00e9cluse\u00a0; noy\u00e9e.\u00a0 Je me suis s\u00e9par\u00e9e de l\u2019\u0152il du Tigre. Je ne sais pas contr\u00f4ler la r\u00e9flexion des \u00e9nergies n\u00e9gatives vers leur \u00e9metteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Petit Robert dit\u00a0: <em>Responsabilit\u00e9, obligation de r\u00e9parer une faute<\/em>. Le Petit Robert ajoute\u00a0: <em>Faute, le fait de manquer, d\u2019\u00eatre en moins<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00catre en moins<\/em>, c\u2019est ma faute. L\u00e0 g\u00eet le vrai reproche qui dans le cr\u00e2ne vrombit, par grappes noires se d\u00e9veloppe, essaim mouches carnivores\u00a0; ce sont les \u00c9rinyes, les d\u00e9esses du remord. <em>\u00catre en moins<\/em>, c\u2019est la cause. J\u2019ai d\u00e9sert\u00e9 mon corps il y a des ann\u00e9es, je ne suis m\u00eame pas certaine de l\u2019avoir habit\u00e9 concr\u00e8tement un jour. J\u2019ai souvent l\u2019impression de flotter juste au-dessus, comme si je n\u2019\u00e9tais rien qu\u2019une toute petite conscience rattach\u00e9e par un fil \u00e0 son syst\u00e8me optique. J\u2019ignorais que la vacance pouvait \u00eatre visible pour une \u00e2me ext\u00e9rieure. J\u2019ignorais que \u00e7a pouvait avoir des cons\u00e9quences pour quiconque autre que moi, cet espace organique que je ne sais occuper. Un vide intime, vraiment intime, m\u00eame pas priv\u00e9. Quoi que. La question qui sous-tend les trois quart de mes livres reste quand m\u00eame un qui suis-je explor\u00e9 sans harnais. Un qui suis-je, n\u2019est-ce pas, qui suis-je. Peut-\u00eatre bien une femme avec personne dedans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle s\u2019avance parmi nous, elle, Silence Majuscule. Vue du Ciel c\u2019est un ange, vue d\u2019ici peut-\u00eatre plus. Robe de lin pur, \u00e9blouissante, la taille ceintur\u00e9e d\u2019or, main droite tendue vers moi. Je ne suis qu\u2019une vivante qui lui remet la coupe remplie de sa col\u00e8re, une col\u00e8re brune, \u00e9paisse, qui pourrait lui survivre pour les si\u00e8cles et les si\u00e8cles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019or\u00e9e du r\u00e9cit, droite et fi\u00e8re elle se tient, embrasure du chapitre, sa bouche lentement s\u2019entrouvre et sept trompettes claironnent. Le temps semble venu car l\u2019horloge se consume, le cadran est en flammes, les heures se changent en cendres o\u00f9 il faut retrouver, encore rouges, les aiguilles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parole d\u2019ange, plein juillet. Elle ne dit pas oublie, encore moins oublie-moi. Je suis morte de n\u2019avoir su m\u2019inscrire dans la vie, pas plus que dans la fiction que j\u2019avais convoit\u00e9e\u00a0: tout cela, elle le tait. Elle me montre du doigt, index gauche point\u00e9 sur le clavier de mon pc, l\u2019\u00e9cran change de couleur, une z\u00e9brure arc-en-ciel. La coupe s\u2019emplit de fum\u00e9e blanche, du nuageux au plafonnier. <em>\u00c9cris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite<\/em>. Alors je m\u2019ex\u00e9cute, et endosse aussit\u00f4t le r\u00f4le de l\u2019h\u00e9ro\u00efne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parole d\u2019ogre, plein juillet. Cette fois je contr\u00f4lerai, ce sera chacun son tour. Que mon corps se repeuple, que viennent \u00e0 moi, \u00e9pars, les fragments de ce Moi qui refusent de se fixer au creux de l\u2019habitacle. Mais que ce soit discret, voil\u00e0 ce que je n\u00e9gocie, ce qui semble outrager l\u2019ange au plus haut degr\u00e9, la coupe manque de chuter, le courroux crispe sec et c\u2019est l\u2019\u0153il r\u00e9vuls\u00e9 qu\u2019elle r\u00e9p\u00e8te \u00e0 nouveau <em>\u00c9cris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019appelle Chlo\u00e9 Delaume. Je suis un personnage de fiction. Livre et vie s\u2019entrem\u00ealent, mon Moi en trois parcelles, auteur, narratrice, h\u00e9ro\u00efne. Je suis d\u2019une trinit\u00e9 forc\u00e9e de s\u2019incarner, sous peine d\u2019\u00eatre expuls\u00e9e par n\u2019importe quel autrui. A cet instant j\u2019affirme\u00a0: j\u2019\u00e9cris ce que j\u2019ai vu, ce qui est, ce qui doit arriver ensuite. J\u2019\u00e9cris et je m\u2019\u00e9cris, car je suis l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Ainsi sera le pacte qui me lie avec l\u2019ange tout autant qu\u2019avec vous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Saison 10 en Enfer, un b\u00fbcher de bois vert, quelle \u00e2me, une confusion. Il est temps \u00e0 pr\u00e9sent d\u2019observer l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Silhouette plus qu\u2019alourdie depuis le dernier \u00e9pisode, une quinzaine de kilos. Cheveux noirs, pupille fixe. Gros plan. \u00c9piderme tendu, com\u00e9dons mais absence de rides. Est-elle jolie, je n\u2019en sais rien, d\u2019ailleurs \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance. Corps reflet apparence, non, aucune incidence, la chair m\u00eame se dissout dans la litt\u00e9rature. Et cela d\u00e8s son contact. La pulpe qui s\u2019enfonce dans les touches du clavier, une volupt\u00e9 superficielle. Ce qui est, ce n\u2019est plus qu\u2019elle\u00a0; lancement du g\u00e9n\u00e9rique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fiction &amp; Cie (Le Seuil), janvier 2012. 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