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Pendant ce temps là, en Turquie :

"LETTRE OUVERTE

Istanbul, le 15 février 2010

Nous sommes deux artistes turcs, Melis Tezkan et Okan Urun, travaillant depuis 2006 sous le nom collectif de "biriken".

Actuellement nous mettons en scène une pièce d'Özen Yula, auteur et metteur en scène contemporain turc internationalement reconnu.

Cette pièce s'intitule « Suce Mais N'avale Pas » (« Yala Ama Yutma » - 2008). Elle évoque une femme qui, après sa mort, devient un ange et est renvoyée sur Terre dans la peau d'une star de film porno sur le lieu d'un plateau de tournage, avec l'objectif de « sauver au moins une personne ». Dans cette pièce réaliste-fantastique nous interprétons l'héroïne comme une héroïne de science-fiction. Bien que d'un genre comique, « Yala Ama Yutma » adresse des sujets tels que les droits de l'Homme, les droits de la femme, et les déséquilibres économiques en Turquie et dans le monde.

La première, produite par notre collectif indépendant louant le lieu Kumbaraci50, était prévue le 15 février 2010 à Istanbul.

Le 2 février. Le journal « Vakit », quotidien islamiste extrémiste, publie un article qualifiant la pièce, son auteur et ses metteurs en scène d « immoraux ». Vakit a tenu des écrits diffamatoires et publié des faits erronés concernant la paternité de la pièce, son producteur et son intention. Le site web de Vakit expose des commentaires dangereux et incitant à la violence et à des actes criminels. Le lieu Kumbaraci50 et nous-mêmes recevons depuis par téléphone et par mail des menaces anonymes faisant référence aux écrits erronés du journal. Depuis ce jour et jusqu'au 12 février, Vakit a régulièrement publié des articles offensifs sur la pièce.

Le 8 février. La salle s'est vue fermée par la mairie locale de Beyoglu, sur le motif d'absence de sortie de secours aux normes. De nombreux journaux et personnalités du théâtre se sont joints pour protester contre le journal Vakit et ses propos.

Le 9 février. Le maire de Beyoglu a annoncé qu'il soutenait le groupe indépendant et la pièce « Yala Ama Yutma », et s'est engagé à re-ouvrir la salle dès que la sortie de secours serait en place.

Le 12 février. Le journal Vakit continue à diffuser des commentaires provocateurs et menaces anonymes dans une veine de propagande contre la pièce. L'avenir des représentations est encore incertain en raison d'une violence potentielle croissante, du temps perdu en répétitions et travail effectif, et du coût financier des interruptions dûes à ces évènements.

Le 12 février.
M. Ertugrul Günay, le Ministre turc du Tourisme et de la Culture, a exprimé son avis à la télévision : « (…) Je ne connais pas la pièce mais je pense que les artistes seront sensibles à certaines valeurs de la société. Je ne suis pas vraiment pour la censure mais j'ai mes propres critères (…) » (CNN Turk, 12/02/2010)

Depuis les premières provocations du journal, plusieurs artistes ont exprimé publiquement leur soutien envers nous. Certains organismes nous ont même proposé leur salle pour les représentations. Nous leur en sommes reconnaissants.

Mais le danger est là : nous sommes menacés par mail et par téléphone : le journal a rempli sa mission. L'idée commune de ces menaces - encouragées par le silence ou les propos ambigus des autorités - est que la pièce d'Özen Yula est une insulte envers les Musulmans et qu'il faut nous punir.

Nous en sommes donc arrivés à la triste décision de NE PAS JOUER « Yala Ama Yutma» en Turquie :

Parce que nous ne voulons pas servir de prétexte à la violence.

Parce que nous n'avons pas peur de dire que nous avons eu peur.

Parce que nous ne voulons pas, aujourd'hui en 2010 à Istanbul, jouer une pièce de théâtre entourés par une troupe de police.

Sachant que la liberté d'expression est un droit essentiel de l'Homme qui doit être protégé par les Etats et qu'en aucun cas les menaces envers cette liberté ne doivent être tolérées, nous désirons partager avec vous les questions suivantes :

- Existe-t-il une forme de censure en Turquie, pays se voulant libre, laïc et démocratique?

- Ces évènements étant parvenus à nous effrayer, ne vont-ils pas décourager les futurs artistes, metteurs en scène, etc. et donc induire l'autocensure au présent et à l'avenir ?

Melis Tezkan, Okan Urun"