#257
Suite. Il est deux heures et quart. Même les chats ne miaulent plus, tout le monde est endormi. Je n'ai pas fait de musique. J'ai fouillé mon ordi, et retrouvé un texte écrit il y a un an et demi. Dix-huit pages très secrètes, car elles peuvent faire du mal. J'ai fait le lien avec Angot, Une partie du cœur : "Nous déjeunions. Nous parlions, le ton montait. Nous n'étions pas d'accord. Jérôme essayait de me faire comprendre, admettre, que je ne pouvais pas empêcher, me révolter, contre le fait que dans Les Désaxés, mon dernier livre, des gens se reconnaissaient, à moins d'être de mauvaise foi, comprendre que certains aient de la peine. Je refusais absolument."
Moi, je ne refuse jamais. Au contraire, je fais exprès. Parce que jusqu'ici je me vengeais. Avec une grande application. Je sais, depuis un an et demi, que j'ai un début de roman. Qui stylistiquement tient la route, qui porte en lui un agencement, et des pistes fictives qui peuvent être développées. J'y cite Maurice Blanchot : La première des libertés est la liberté de tout dire. Dedans, je dis tout. Tout ce que je ne dis jamais, parce que ça ne se dit pas. Quoique. Au contraire, ça se dit beaucoup trop, c'est pour ça que je me tais.
Travailler sur le passé, je sais, j'en ai fait le tour. Le passé lointain, s'entend. Mais le passé tout proche, celui qui implique des vivants, des vivants, aucun mort, est-ce que je peux y toucher, le prendre comme matériau sans détruire ces vivants, sans les rendre un peu morts ? L'autofiction une arme, soit, mais quand l'enjeu n'est pas, pas du tout, la vengeance, je fais comment avec ? Angot dit : "Je perdais tout le monde. L'écriture me faisait perdre tout le monde. Les uns après les autres les gens s'éloignaient. Bientôt la personne que je connaissais depuis le plus longtemps serait mon éditeur, mais il était avec le livre."
Jusqu'ici, c'était simple. A présent, ça se complique. J'ai longtemps réfléchi, bientôt un an et demi, je crois que je prends le risque. Au stade du manuscrit, tout du moins. L'éditeur du roman me dira si tout ça vaut littérairement le coup. Je ne montrerai rien à personne. Mais là, j'ai pris ma décision.
A la question : avez-vous déjà dû renoncer à publier un livre à cause de votre entourage, une romancière, devant moi, lors d'une table ronde sur l'autofiction, a répondu : oui, une fois, mon mari ne supportait pas. J'espérais ne jamais me retrouver face à ce cas, la censure potentielle, la censure de l'intime, on se l'impose tellement soi-même, déjà. Tout ce qu'on censure, c'est dingue, en y regardant bien. Alors, dès lors, ne plus rien dire, ne plus rien dire sur ce roman. Sinon les conseils vont fuser, tout le monde voudra me protéger pour mieux se protéger soi-même. Je me refuse à toute protection.