#63
Pendant quinze jours je n'ai rien fait. Mais rien de rien. Rien fait de productif, j'entends. Je n'ai pas été passive mais je n'ai rien écrit. Pas une ligne. Le Docteur Lagarigue a dit : surmenage. Alors ce coup-ci j'ai écouté. D'ailleurs j'ai écouté un tas de choses. Les derniers travaux de la Dorine avec des granulés dedans, j'ai chanté faux des mots dont je ne me souviens plus sur deux morceaux en cours.
Julien travaille ses textures de façon différente depuis ces derniers mois, il n'y a pas encore de traces de tout ça, de sa façon de triturer les spectres, mais ça devient très tangible, sa musique. Il y avait déjà un taf sur la syntaxe mais maintenant en plus les phrases sont en relief. C'est une musique en braille, en fait. Je crois que si je me sens autant concernée par ce que fabrique Julien c'est parce que je ne l'écoute pas, je le lis. Et que d'habitude ça ne me fait pas ça du tout, ça reste de la bande originale de vie et point barre.
J'avais enfin deux semaines de je fais absolument ce que je veux et toc potentiellement utilisables, hors de question de les gâcher en m'avançant, le but du jeu étant de rester parfaitement immobile dans l'espace temps social, de n'être aucunement concernée par l'écoulement le déplacement l'érosion le tourniquet le mal de cœur le Primpéran la gerbe trop tard.
J'ai préféré avec Igor m'échouer volontairement sur une grille de lecture type 4.8.15.16.23.42 et me faire mesmériser au-delà de l'obsession. Après le 2.9 pas le moindre petit morceau du dix ou de vraies infos. Ca tombait bien, d'ailleurs, de retrouver cette sensation là. La pulsion de l'obsession pour un objet, quel qu'il soit mais si possible qui passe à la télé. J'en avais besoin pour le travail, j'ai oublié ce que ça faisait, l'élan du fanatisme, le cerveau qui tourne en monomaniaque, la dégénérescence neuronale qui s'en suit.
C'est arrivé à ma Sims d'ailleurs. Enfin, à une des miennes. Elle s'appelle Pétrelle Riminov, aspiration à la famille. Elle est mariée à un génie du crime, elle a quatre gosses dont deux à l'université et toujours la trentaine grâce à la plante vache du salon qui bouffe les employés de maison pour en faire des philtres de jouvence. Elle avait tout, une baraque qui m'a pris des heures, des meilleurs amis avec qui se dandiner autour du barbecue, un mari fidèle particulièrement porté sur le jacuzzi, des capacités au quasi maximum, une connaissance pointue en matière de tourisme, de cinéma et de météo. De quoi à tenir le grappin du premier Sims venu. Les Sims adorent parler de météo, comme les collègues de bureaux et les commerçants dans la vraie vie, mais en pire.
Elle touchait à la perfection, j'aurai pu la jouer très longtemps, je ne sais pas trop ce qui m'a pris. Le fait qu'elle voulait marier six enfants, peut-être. Parce que les engrosser tant qu'elles veulent, c'est compliqué, mais je veux bien. Elever les mômes ensuite ça devient nettement plus lourd, plus ça accouche et plus ça rame. Alors se fader le plan dynastie, elle est bien gentille Pétrelle Riminov, mais faut pas abuser non plus. J'ai voulu lui changer son aspiration de vie, un but pareil c'est pas possible, non mais franchement marier six enfants elle va pas bien, nulle poule pondeuse chez moi ni de bourgeoise farcie dans mon ordinateur, vade retro simsette où le jeu sera maudit sur trois générations.
J'ai dit : viens, je te reformate. Je lui ai introduit la tête dans la machine. J'ai dit : désormais toute ta vie sera dédiée à la science et ton succès sera grand car tu maîtrises à fond logique et nettoyage. Je n'avais pas remarqué que son prisme était rouge, pourtant je sais très bien qu'il arrive des bricoles aux Sims qui utilisent ce type d'objet spécial sans que leur jauge d'humeur ne soit au moins dorée. Je pense que dans la pièce, quand elle a repris connaissance, il y avait une odeur de brûlé.
Depuis ce n'est plus la famille, son aspiration, ça va de soi. Ce n'est pas non plus d'obtenir sous dix ans le Prix Nobel. Juste de s'adonner au culte du « fromage fondu ». Je n'avais jamais vu ça, et ça fait presque peur. Les désirs de Pétrelle depuis cet incident ne reposent plus que sur les toastinettes, indéfectiblement.
Du lever au coucher, elle peut bien évidemment effectuer les activités que je lui impose, pas toujours de mauvaise grâce, d'ailleurs. Mais si au bout de quatre heures elle n'a pu ni « préparer des sandwichs au fromage fondu », ni « faire préparer à un Sims des sandwiches au fromage fondu », ni « manger un sandwiche au fromage fondu », ni « servir à un Sims des sandwiches au fromage fondu », ou pire : n'a pu « parler du fromage fondu à un Sims », Pétrelle Riminov sombre dans une effroyable torpeur immédiatement suivie d'une crise de nerfs carabinée, dont le seul antidote reste inéluctablement une discussion de groupe portant sur le concept de fromage fondu.
Les icônes de dialogues sont une débauches de croque-monsieur et de mécontentement, en moins de trois jours elle s'est foutu à dos tout le quartier, ses aînés en ont honte, son tendre époux hurle dès qu'elle l'ouvre et lorgne depuis ce matin sur leur homme de ménage. Il n'y a que le fils cadet qui se passionne pour la raclette et peut communiquer avec en en tirant satisfaction. Il s'appelle Sawyer et je crains qu'il finisse à jamais cloîtré avec sa maman adorée, je ne vois pas d'autres solutions.
Ca ne l'empêcherait pas de s'épanouir, si ça se trouve. Il pourrait très bien se mettre en couple avec une des simsette de la maison d'à côté, il pourrait même construire son propre foyer chez sa tarée de génitrice jusqu'à ce que sa marotte lipidienne lui bouche pour de bon les artères. C'est une idée. J'ai créé une nouvelle famille avec une blonde célibataire et une brune en hésitation, un nourrisson une coréenne une pouffe en Prada qui est morte et une statuette de la Sainte Vierge remplie de sachets d'héroïne. J'exige donc le 2.10, sous peine de ne plus être supportée que par mes chats. Et encore.

#62
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#61
Ca y est c'est fini. Tout. Les complications éditoriales dans lesquelles j'étais kidnappée avec tout le catalogue verticalien, le marathon des workaholics anonymes, les bronches qui se la jouent grandes phtisiques ambiance glaires et XIXe siècle, le siège de mon forum par des trolls fantassins servant sous Saint Karcher, les angoisses à l'idée que le corps ne tienne plus que le corps se refuse au rythme du mépris et de la maltraitance. Il a fait grève, ce con. Et je déteste ça. J'ai même du appliquer son arrêt maladie, je ne pouvais plus rien faire, même pas fermer le poing ni ouvrir le clapet de mon ordinateur. Mais ça y est c'est fini. Enfin presque.
Le second épisode de Colline n'a que des yeux pour Magazine, à rendre pour tout à l'heure. Encore un bon feuillet. Chercher des clopes dans deux heures premier tabac ouvert et finir pour de bon avant d'aller dormir. Quoique. Bosser deux heures sans fumer impossible, procrastination mon amie pour cause d'addiction casse-ovaires. Bientôt fini bientôt bientôt.
Cent vingt mails de retards, Cent vingt mails en souffrance, à l'époque du courrier papier jamais on n'en serait venu là. Ca devient n'importe quoi. Et moins j'ai pu répondre et plus j'en ai reçu sans pour autant répondre, j'ai peur de me faire mordre dès que j'ouvre Outlook. Et puis il y a le mail du 5 octobre 9h34. Le plus ancien de la liste, un pont dynamité laisse venir la Dame Blanche l'or du limon disait noyez-vous dans les cendres, je tourne et je contourne j'ai répudiée sœur d'armes et je ressens l'absence, ça je ne peux pas le nier, je hais mon empathie, je lutte et je me déteste d'être à la fois si faible nostalgie ô insulte et si hautainement conne avec mes sales principes qui chaque jour d'avantage s'appliquent taxidermistes à me durcir dedans pour ne plus craindre les bleus. A l'œil le ciel crevé, une ecchymose rimmel waterproof je ne sais pas si les orgueils ne sont pas trop à vif, nos ego deux tomates pelées, définitivement trop à vif, L. et moi, deux tomates pelées est-ce que ça peut se parler sans faire saigner le reste, est-ce que c'est trop fragile à jamais trop fragile je n'en sais rien du tout. Mais je vais essayer. Peut-être. On verra bien.
Force physique réduite à néant, capacité mentale s'adresser au portier, à la maison chacun son tour, l'automne était malade mais maintenant hein ça va aller j'ai dit. Un bon coup sous le zéro au revoir kystes et microbes. Il m'en reste un sur la cornée, de kyste, mon morceaux de cerveau qui fuit par le canal lacrymal, je lui ferais bien ça fête à lui aussi mais. L'opération, encore, comme l'an dernier, effroi et relents d'orange mécanisée, j'ai pas franchement envie même si c'est obligé à terme sous peu et finalement un de ces quatre en catastrophe au secours mon chéri je suis borgne.
C'est presque fini. Donc. Tout ça presque fini, ce tunnel de rentrée parfaitement sadique, mise à l'épreuve de soi tiens je ne meurs pas encore mais que c'est amusant je ne l'aurais pas parié. J'ai toutes mes jauges dans le rouge mais c'est dingue je suis debout et j'ai tenu le coup. Certains jours il fallait faire entrer quatre déclinaisons en 24h. Simsologue de terrain, forumancière à ASI, préparatrice de bande son pour performance, écrivain. Ca faisait une nuit de trois heures en alternance avec une nuit blanche. Je ne suis pas morte. Tout a été fait et rendu, tout a contenu ce que je voulais, ou presque. C'est amusant. Tralalère. 8.4 de tension dans ta face. C'est amusant. Je ne suis pas allé à l'hôpital, j'ai tiré comme une truie sur la corde mais pas de Docteur Lagarigue drôlement épouvanté ni de sérotonine en vrac. C'est bien ma fille t'es résistante, t'as une gueule de septuagénaire non liftée, mais tu l'as fait, le grand huit dans le calendrier clap clap onk onk. C'est fini j'ai dit c'est fini.
Les éditions Verticales restent Verticales. Pour de bon. Plus de Phase Deux, de crainte, de Monsieur Hervé, de lettres, de mesquineries libérales, de doutes, de panique, fini. J'habite dans la télévision se sera bien avec Bernard Wallet et chez Verticales, Verticales plus au Seuil mais chez Gallimard point. Le catalogue nous suit. Certainement pas sera bientôt réédité, il arrive en rupture. Comme quoi le temps des textes n'est pas le temps de l'édition. Pas trouvable pendant un mois en librairie en pleine rentrée, pas d'accès, des papiers oui bien sûr mais on s'en fout gravement d'avoir des articles quand le bouquin n'est chez aucun libraire, surtout pour une histoire de diffusion. Bah malgré tout. Un an et deux mois, tout doucement, plus que prévu et c'est fini. Enfin ça recommence.
J'ai achevé les envois du petit livre noir. Les Juins ont tous la même peau chez La Chasse au Snark c'est parti. Samedi prochain signature aux Cahiers de Colette, une douzaine de lectures prévues sur trois mois et une rencontre publique avec Véronique Ovaldé. Les lectures librairies j'en avais oublié le petit côté touriste luxe calme et volupté, à force de faire des perfs avec la bande son à finir une heure avant de monter dans le train. Pas de nuit de boulot avant le départ. Pas d'ordinateur et de matos qui pèse une tonne à trimballer, pas de balance, pas de putain où sont les câbles, pas de stress et bien moins d'enjeux. Rien à démontrer ni prouver, le texte est disponible bien au chaud avant comme après, juste une petit bonus sympatoche, de l'humain, du vivant. Une trêve dans l'autisme annuel. Le silence apaisant de la chambre d'hôtel qui donne sur la place ou le clocher. Le repos du guerrier, on peut dire ça comme ça.
Ne plus prendre désormais aucun travail supplémentaire. Aucun. Forum l'après-midi, son blog un peu aussi, J'habite dans la télévision le soir, une fois par mois le bureau de lecture de France Cu, une fois par mois la chronique du forum, une fois par mois et demi l'épisode de Colline pour Magazine. Et d'ici fin décembre rendre Fiscal's Paradise à la DAP, c'est un projet que je fais avec François Curlet. Plus rien de plus j'ai dit plus rien de plus.
Finir à temps le duo avec Jean-Luc Le Ténia pour qu'il soit sur son prochain album, reprendre la bande-son de J'habite, bidouiller deux-trois trucs avec Dorine_Muraille et puis savoir dire non. Non à tout le monde. Sauf à Igor, surtout en juin, ça va de soi.

#60
***And Now For Something Completely Different***
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#59
Je ne serai pas veuve avant d'être mariée. C'est déjà plus que ça. La tête est un curieux organe curieusement organisé y a qu'à voir le lobe temporal il arrive même qu'il soit kysté. Juste pour décorer le cerveau. J'ai rarement eu si peur, je crois. Pourtant en matière de trouillite suraiguë j'ai eu de quoi faire depuis toujours.
Depuis un mois cauchemars de crêpe, survols foyer en nid de coucou, blocages diurnes et insomnies vaines. Chez lui dendrites synapses axones en survoltage, chez moi les nerfs qui crament doucement. Dans le livre il est dit 40 millions d'épileptiques dans le monde. Ca doit faire un sacré paquet de conjoints drôlement épuisés.

#58
Dans moins de trois heures partir pour l'hôpital alors bien sûr je ne dors pas. Tu t'en étonnes un peu, une feinte, un sale cache-cache, la peur tout simplement. Je dis chaque jour écrire ma propre vie maîtriser ma fiction intime et personnelle, si ça se trouve dans trois heures nouveau chapitre commun rédigé d'un ailleurs, d'un ailleurs à la con qui se croit la vérité, aucune prise dessus, aucune. Impuissance².
Queneau parlait souvent de l'autoprophétie, il y a un an, c'est ça un an, Hypercourt thématique axée sur les cervelles et toi dedans, ton texte épileptique et moi qui pérorais métaphore vieilles tumeurs. Voilà le mot. Tumeur. Dans ta tête si ça se trouve y a un petit bout de mort qui a faim de cerveau et je ne peux rien n'y faire, attendre seulement attendre, comme si c'était possible de se plier patience quand le danger existe, quand la chute guette grignote, quand l'impasse se fait viande. Mais mon cher, le bonheur n'est pas gai. Mais alors pas du tout.
Je ne sais pas quoi faire à part t'accompagner, et ce verbe me panique connotation trop blanche, blouses murs couloirs et chambres jusqu'à l'euthanasie. Des chansons sur l'amour qui s'effondrent creux de cœur, c'est tout ce qu'il se passe il me faudrait une âme forte, une âme vigoureuse, un esprit herculéen, je suis tétanisée mais ce n'est pas le moment, non, pas le moment du tout, savoir dire droite violente le drame ne passera pas, le drame n'entrera pas ni dans ton crâne ni aux pénates, tu verras mon tendre ange tout se finira bien. Finira ça non plus je ne peux plus le dire, à peine le prononcer sans crainte cobalt tapie grouillante à l'estomac. C'est tellement difficile de ne plus avoir de dieu vers lequel se tourner quand l'angoisse est d'enclume.
Le jour se lève, ça m'apprendra.

#57
Je n'ai toujours pas le temps, sauf celui de la peur, je ne vois pas d'autre mot. L'abcès d'angoisse lourd à la gorge, pas encore assez mûr pour se laisser percer, rien n'y fait semble-t-il, alors autant le taire à défaut de l'apprivoiser. Cette année l'impuissance aura été le maître mot, corps physique et social trop faible, toujours infiniment trop faible, sauve qui peut en unique slogan de résistance, les collectifs enchevêtrés au degré zéro de la rature. Je suis en boucle, je sais.
J'ai dit la dernière fois : parler de Crevard baise-sollers], le livre de [Thierry Théolier, aka THTH, publié chez Caméras Animales. Je dois le faire, c'est important. Parce que oui, je suis en boucle : ce livre n'a pas de diffuseur. C'est pas la peine de jeter la pierre à l'éditeur, je suis bien placée pour savoir que même dans structure moins jeune et plus expérimentée, la diffusion ça reste la plaie, faut toujours que ça merde à un moment donné. Bon là, c'est pas que ça merde c'est que ça bloque, les diffuseurs veulent des catalogues bouclés un an à l'avance, qui soient rentables ça va de soi, les diffuseurs c'est leur boulot de faire des thunes, ça ne verse pas dans le mécénat. Remarquez c'est pas plus mal qu'ils restent à leur place de marchands, parce que quand un éditeur se la joue mécène, l'histoire très contemporaine de l'édition tend à nous démontrer que ça commence par Guyotat et que ça fini par un succédané de Da Vinci Code. Alors les diffuseurs, vaut mieux pas trop imaginer. NB : N'en vouloir à personne. Dire ça s'appelle la vie à l'ère capitaliste et demander si quelqu'un reveut du Coca Light et accessoirement la pommade spéciale hémorroïdes.
Le livre est en vente via le site de Caméras Animales. Il existe et il est trouvable. Je me refuse à tout synopsis. Ca c'est le boulot de l'éditeur, il l'a bien fait, on comprend de quoi il retourne. Et tout ce qui y est retourné. Surtout. Crevard est un objet. Un objet de crevard. Un crevard, d'après mon pote le Petit Robert, ça vient de «moribond » et de « crever », et ça veut dire « personne malingre ». Des fois il est drôlement à la ramasse, mon pote le Petit Robert. A moins que ce ne soit pas de sa faute, les mecs qui le mettent à jour, je doute qu'ils soient touchés par la précarité en milieu post-urbain. Pourtant en cherchant bien doit y en avoir dedans qui bouffent aux Open Bars, mais ça s'appelle sûrement les dîners d'Edmonde Charles-Roux, et je doute qu'ils soient gate-crashables. Crevard, d'après le lexique délivré en fin d'ouvrage, chez THTH ça donne : « Il parait que le crevard est le contraire du dandy. Enfin c'est ce que dit Technikart. ». Je ne sais pas si je suis d'accord. En fait pour être d'accord faut entendre par dandy ce que eux ils entendent, et pas qu'à Technikart. Par exemple d'après l'Express, Florian Zeller est « un peu dandy ». Je suppose que ça veut dire qu'il s'habille bien, mais quand même en prêt-à-porter. D'après Le Point, Nicolas Rey est « un doux dandy ». Ca doit vouloir dire que ses blagues tombent à plat et qu'il est hétérosexuel, enfin je suppose. Quant à Frédéric Beigbeider, c'est « un dandy au PCF » et « un véritable dandy » à en croire les articles du net. Je ne vais pas lutter contre le galvaudage, alors d'accord, puisque c'est ça, oui. Le crevard est le contraire du dandy. THTH : « Nous ne sommes pas des dandies, nous sommes des Nobody ». Jadis le crevard rançonnait les bourgeoises après les avoir optionnellement violées, pendant que les dandies se pendaient dès que les faux-cols venaient à manquer. En 2005 Nono 1er et sa horde dépouillent les OB de toute denrée comestible et si possible liquide, après que le Sieur TH ait montré son cul au directoire du Palais de Tokyo. Pendant ce temps les dandies giclent sur leurs chiffres de ventes via leur poignet et le book-office de Livres Hebdo. Mot clef de la hype by TH : Partouze sans sexe. On a les époques qu'on mérite.
Crevard c'est un livre vivant, à cause de la cervelle de Thierry Théolier, parce que de bout en bout on est juste dedans, en plein dedans, dans sa cervelle et dans son système nerveux, c'est vraiment pas très confortable, ça constitue une expérience et ça fait mal un peu partout. Il y a des flux et des brisures, des effets de montage, aussi, beaucoup d'effet de montage, parce que son corps et son cerveau sont connectés en permanence, sur la violence de l'IRL et sur la cyberidiotie. Il a craché son existence dans ce livre, fallait bien que ça arrive un jour, à force de boire dans la soupière façon Bad Taste, oui fallait bien. Il dit qu'il n'est personne, le règne du Nobody. Il dit : « Je copyleft ma souffrance de merde », il dit : « Un artiste n'est jamais free. Il est sous la tyrannie de son ego », il dit : « Nous sommes les premiers punks sans instruments ».
Il y a du name dropping à vous en donner la nausée. Ca s'appelle un effet de réel. Il a tout consigné plusieurs années durant, alors oui, c'est sûr, plusieurs années durant consigner tous les wannabe qui s'encastrent les incisives sur les parquets des vernissages, ça fait du monde, et pas qu'un peu. Surtout qu'il y ajoute les autres, les autres et puis les Nobody. Et ça aussi ça crée du sens, n'en déplaisent à ses détracteurs. Parce que c'est bien gentil de se pâmer sur le divin génie de Brett Easton Ellis quand il vous gave de noms de people. On est en France, mes chéris, en France. Et précisément, à P.A.R.I.S. Les stars locales c'est pas trop les mêmes qu'à L.A. On croise plus souvent des pigistes en Célio que des Pulitzer en Calvin Klein, c'est pas pour rien qu'il font pitié, les roman hypeux français, justement. Se poudrer le nez au Cab avec la rédac chef d'un gratuit de modasse, c'est quand même moins glamour que de se défoncer avec Kate Moss dans la piscine, même très enjolivé ça fait pas un chapitre. Comprendre, ça, aussi, au creux des noms hachés évidés de substance, ce que c'est que l'élite, l'élite qui fait que Paris sera toujours P.A.R.I.S., ce que c'est que la chair faisandée de la matrice, ce que c'est que les croupions qui jouent l'autophagie.
Et puis finir sur ça, parce que ça clôt la première partie du bouquin et que c'est vraiment capital :
« De nos jours, les écrivaillons vivent et les vivaillons écrivent. /je n'écris pas, je survis. / SILENCIO. »

#56
Je pensais avoir le temps, lequel je ne sais pas trop alors disons juste du. Et puis en fait non, pas du tout, évidemment non pas du tout, sinon ça voudrait dire que dès que je m'organise j'arrive à maîtriser tout ce qui se passe au-dedans mais surtout au-dehors et ça je crois bien qu'en fait ça doit s'appeler la mort, ou bien quelque chose d'approchant. Et ça j'y tiens plus trop, en fait.
Alors je dois attendre jusqu'à. Mais à ce moment-là je parlerai de ça. Parce que c'est important, vraiment important d'en parler. Et pas juste parce que c'est un ami, je ne le fais jamais irl le coup du parlons-en parce que c'est un ami, c'est pas pour commencer ici.
Bon je dois avouer un truc : ça m'arrange quand même bien que le bouquin soit particulièrement intéressant. Parce que quand j'ai des amis qui pondent un objet tout pourri, c'est bizarre mais j'ai soudain un mal de chien à communiquer avec. Et à force ça se voit, ça devient compliqué, tellement compliqué que je suis obligée de ne plus communiquer du tout, ni avec eux et ni ceux qui font semblant de ne plus savoir lire. C'est dingue comme ces dernières années elle a muté, ma contact list. Bon, j'ai de bonnes excuses, parfois même d'excellentes. Je mettrais volontiers des liens pour démontrer objectivement toute l'étendue de ma bonne foi, mais c'est si mal de rapporter.
Quand j'ai fini le bouquin de THTH j'ai été drôlement soulagée : non seulement je peux le garder comme ami, mais en plus j'ai compris un tas de trucs. Que j'expliquerai dès que j'aurai trouvé comment mater l'horloge et ses aiguilles épileptiques.

#55
Noter : cesser toute absorption de sérotonine parce que c'est bon hein, on a pris le soleil cet été et puis ça va aller les plans mémé-où-qui-sont-mes-cachets dès le matin, ne constitue pas en soi une bonne idée.
Moi j'avais rien remarqué du tout, j'avais même plutôt l'impression d'être carrément en forme. C'est mon futur époux qui m'a signalé le problème à renfort de non chérie on ne passe pas la serpillière à trois heures du matin surtout quand on ne touche habituellement même pas à une éponge en fin de matinée, et de non mon coeur on ne saute pas partout après une nuit blanche quand l'avant-veille on nageait le crawl hypersomniaque en se nourrissant de tisanes. Y a des jours le Igor, faudrait lui décerner un prix.
Dommages collatéraux : ai perdu de vue que La situation est désespérée mais elle n'est pas grave doit rester toujours en mémoire, parce qu'un Karl Kraus vaut mieux que dix-neuf Bartleby.
Aux totos qui lisent de travers : hier j'ai dit juste une idée. Genre houhou je vous rappelle que le jour où les auteurs feront grève ça sera peut-être qu'un pas de coté mais ça sera un sursaut quand même. Juste une idée j'ai pas dit plus. Et certainement pas moins non plus. J'ai pas dit auto-édition, ni au secours je suis perdue. J'aurais pas dû dire je, en fait. Quand on parle à haute voix en passant par l'écrit c'est toujours compliqué de bien se faire comprendre. Je ne sais même pas si c'est le but, d'ailleurs. Ceci explique peut-être cela.
Alors voilà, je m'étais posé une question, j'aurais peut-être du faire ça ailleurs. Mais en même temps c'est pas plus mal. Ca me remet les idées en place, ambiance relativise ma fille. J'ai pas à me plaindre bien sûr, dans la famille caractérielle je demande le fœtus mort-né, je suis épargnée finalement. Est-ce que ça empêche d'être lucide, je ne le crois pas, mais pas du tout.
Demain rendez-vous avec Loïc di Stephano pour les dernières retouches des Juins, j'ai fait quelques ajouts ce soir. Ce qui est très pratique avec les bipolaires c'est qu'en crise elles oublient tout ce qui peut être vivant, comme ça quand elles reviennent au réel elles ont toujours de chouettes surprises. Là par exemple, j'ai pris conscience que j'avais écrit un livre dont je suis contente et qui sort en novembre. J'avais parfaitement scotomisé l'affaire. C'est plutôt agréable de lire un manuscrit en ne se souvenant plus et de son existence et de ce qu'on a mis dedans.
Du coup je me suis dit que je pouvais peut-être faire un break pour de vrai, ne pas toucher au chantier J'habite dans la télévision, déjà deux nuits passées à juste organiser les notes prises cette année et les perfs effectuées, besoin de prendre du recul, trop de parasites, aussi. Sortie prévue septembre 2006, rendu fin avril début mai, j'ai le temps, en profiter, une semaine pleine sans travailler sur un texte, piste à suivre. Et puis évidemment ce soir quoi que je croise comme chaîne y compris en bruit de fond, toutes vomissaient à l'unisson du matériau trop exploitable pour que je le laisse bêtement filer.
NB pour clarifier les choses : évidemment que je suis Bernard Wallet chez Phase Deux, c'est bien parce que je ne lache pas que je suis autant furieuse, sinon je garderais mes oeillères et feindrais un air dégagé en protégeant mon arrière-train, qui soit dit en passant rentre au terme d'une lutte acharnée et loin d'être terminée dans un 38 tout court. Je sors Les juins ont tous la même peau à La Chasse au Snark parce que c'était initialement une commande de Loïc. Qui était à ce moment là également directeur de collection chez Philéas Fog. Et qu'entre le moment où le projet a été amorcé et celui où le manuscrit a été rendu il s'est passé six mois, soit juste le temps que Philéas Fog fasse faillite parce que c'est la mode en ce moment. Je n'ai pas quitté Verticales à cause du séisme La Martinière, j'ai mon baluchon sur le dos et je suis en pleine transhumance. On verra si l'herbe est ou non plus rouge chez Gallimard. Normalement ça devrait aller.
D'expérience, faut compter cinq jours avant que le traitement refasse effet. S'il pouvait faire une exception et se magner le train pour une fois, je crois que ça arrangerait tout le monde. Je commence à en avoir un petit peu marre que dans mon crâne ça aille si vite, parce que vu ma mémoire de merde je suis obligée de prendre des notes en permanence pour ne rien perdre, j'ai des courbatures plein les doigts, les nerfs agréés DMC et j'aimerais bien un peu dormir. Juste un peu. Avant 8h30. Pour me souvenir de ce que ça fait, se réveiller tranquillement vers les midi et pas à l'orée de l'aprem en se prenant pour Smaks de Kellog's.

#54
Une idée. C'est juste une idée. Imaginons qu'un beau matin, lasse de trimballer ses valoches de maisons qui l'empapaoutent en maisons qui se font empapaouter, mémé finisse par définitivement conclure que, puisqu'elle a la malchance de publier en cette époque de mutation éditoriale, et que tout ce bordel la fatigue au-delà de l'entendement, elle va se démerder toute seule. Imaginons.
Question 1 : Un roman d'une centaine de pages grand minimum est-il aussi lisible en PDF qu'en version livre?
Question 2 : La disparition de l'objet physique peut-elle constituer un trauma pour l'auteur?
Question 3 : La disparition de l'objet physique peut-elle nuire à l'accès au texte, sachant qu'un quart des lecteurs d'Autofiction Imbitable Qui Se La Joue répondent non merci monsieur mais d'ailleurs comment avez-vous eu mon adresse électronique aux mails leur proposant du Viagra bon marché?
Question 4 : La suppression de l'éditeur, du diffuseur, du distributeur mais aussi de fait du libraire est-elle :
a) A éviter dans la mesure où la martyrologie doit rester l'apanage des poètes maudits.
b) Inéluctable à terme alors chacun sa merde.
c) Inéluctable à terme mais c'est pas une raison pour y participer.
Question 5 : La mise en place d'un système Paypal doit-elle fonctionner autour :
a) D'un prix modique mais fixe à chaque téléchargement.
b) D'un système de donation libre et non obligatoire.
Question 6 : Quel que soit le mode opératoire choisi, l'auteur peut-il espérer bouffer autant de mois qu'avec ses à-valoirs?
Question 7 : Quelle gueule ça fait, un journaliste, quand on lui envoie les épreuves d'un PDF?
Question 8 : Quelle gueule ça fait un libraire-journaliste quand on lui envoie les épreuves d'un PDF en lui expliquant qu'on est désolée de ne plus participer à l'économie de marché et que sous peu si tout le monde fait pareil il n'aura plus qu'à faire caissière au Franprix de l'angle, mais que bon en même temps à force de vendre des merdes pour que ça boutique tourne faut pas trop s'étonner non plus que toute charité chrétienne déserte les esprits?
Je dois vraiment y réfléchir. Parce que je commence à fatiguer très sévèrement. Sur le blog de Pierre Assouline j'en vois qui bavardent gentillement, y en a qui noircissent le tableau, d'autres qui font preuve d'une inconscience limite ça mériterait des baffes, et pendant ce temps-là moi j'attends. Et la patience, c'est pas mon truc. Mais alors pas du tout du tout.
Bien sûr j'ai rien dans les tiroirs, j'ai fini à peine un chapitre, on peut me dire de me la fermer, que quand le roman sera fini alors là on pourra parler, éventuellement se plaindre ou non, prendre les mesures qui s'imposent. Depuis le début du bordel, la seule chose qui intéresse les gens, enfin le peu qui s'y intéresse, à ces rachats de groupe à groupe, à cette autophagie gerbante, c'est les chiffres, combien de gains de perte, combien de démissions et de licenciements, qui déménage où pour combien, qui rachète qui pour quel contrat, qui a baisé qui à quel prix. A croire que les auteurs qui fondent au soleil vert c'est plus de la chair humaine.
Alors oui, je fatigue. Même en étant censée être préservée je fatigue. Parce que c'est des putains de conneries. Je ne suis pas préservée du tout, préservée ça veut dire protégée épargnée abritée garantie de la destruction. C'est pas moi qui l'invente, c'est dans le Petit Robert. Garantie de la destruction. Ca veut dire quoi exactement. Pas de livres éventrés au pilon? J'ai besoin de personne pour ça. Préservée de quoi. C'est une question, la neuvième ce soir tant qu'on y est. Ca va faire un an que ça dure. Je ne sais pas trop ce qu'ils s'imaginent, dans les bureaux de La Martinière, sûrement qu'ils ne s'imaginent rien, ils ne savent pas imaginer, ils comptent et ils calculent, c'est tout ce qu'ils savent faire.
Le syndrome de Stockholm c'est pas franchement mon truc, et leur petite cuisine sordide de groupe à groupe, je suis désolée, mais qu'on aille pas me dire qu'elle ne grignote rien, qu'elle épargne les nerfs et ne parasite pas le cerveau, qu'on peut bosser tranquille dans un contexte pareil, que les auteurs sont de braves gars complètement à la ramasse, déjà bien contents de se voir publiés quelque part, alors pourquoi pas n'importe où, vraiment n'importe où, auprès de n'importe qui, aux côtés de n'importe qui, n'importe qui au pays du n'importe quoi.
Cet après-midi, dans le Château de la Star Ac que j'observe via le 24/24, Raffie leur a donné leur prochain exercice pour les évaluations. La promo de cette année ayant le charisme d'un fer à friser et un niveau général qui fait passer le Jean-Pascal de la saison 1 pour un génie, la prod a décidé d'aller à l'essentiel. Les nuances on verra quand ils sauront débiter plus deux phrases sans loucher sur le prompteur et se planter de caméra le soir du prime. Trois types de chansons au choix, réduites à "une émotion forte" qu'ils sont tenus de faire passer. La tristesse, la joie, la colère. C'est pas franchement gagné. Pour la colère y a Puisqu'on est jeunes et cons de Saez. La prod espère qu'en braillant Saez les petits garçons retrouvent leurs couilles et quelque chose dans l'estomac. Comme j'ai vachement d'idées ce soir, je ferais bien une proposition à Alexia Laroche-Joubert qui est quand même bien emmerdée avec son audience pas terrible et sa quinzaine de mongoliens.
Puisqu'au rythme où ça va Endemol rachètera sous peu tous les groupes d'édition pour mettre en place un pôle de divertissements déclinables sur multiples supports, ça serait bien qu'à l'avenir la prod fasse faire un stage aux mômes du côté de chez Hervé, Antoine, Arnaud, et tous les autres. Bon c'est sûr que ça fera moins de droits pour Universal dès qu'ils ouvrent la bouche. Mais au moins ils sauront en quoi ça consiste physiquement, vraiment physiquement, la colère.

#53
L'horloge de mon ordinateur m'informe que nous sommes mardi 6 septembre 2005 et qu'il est 6h22. Mon horloge interne quant à elle se contente de me faire la gueule.
J'ai rendez-vous à France Culture dans trois heures et la demie d'une autre. Il me faut une heure pour y aller, comme quoi y a pas besoin de Delanoë pour passer des nuits blanches pourries.
Journée harassante sous le signe du cumul des casquettes. Une crainte : si je n'intègre pas sous peu le concept d'organisation c'est pas à Sainte Anne que ça va se finir ce coup-ci mais à l'hospice. Sans compter le pognon que je file à Lucky Stricke, limite en 24h le PNB de l'Ethiopie ou tout autre pays susceptible de convenir, vu mon état je ne vais pas faire non plus une recherche Google pour qu'une blague pécrave tienne la route, plus je bosse plus je fume moins il me reste de thunes, ça me caprinise à force.
Lever à midi moins le quart, une heure trente d'agitation corporelle sous tutelle, parce que bah oui ça y est, c'est le projet de l'année : je vais perdre mon gros cul. Ca demande de ces efforts, c'en est désespérant. Et puis ça fait bizarre, mais alors très bizarre d'avoir la même cardio que sa voisine de machinerie, surtout quand c'est une gamine de seize ans cliniquement obèse. La dame de la salle à qui je veux bien parler parce qu'elle n'est pas championne de France de musculation, ce matin elle m'a dit : ce qui serait pas mal c'est de le nombre de pulsations minute reste entre 60 et 80. A la fin du quart d'heure j'affichais un 190 et elle a fait une drôle de tête avant de conclure fais une pause et par pitié bois beaucoup d'eau. En plus je suis coincé un nerf ou fissuré un muscle, j'en sais trop rien à force, y a encore quinze jours j'habitais dans un truc que j'avais baptisé mon corps pour faire semblant d'être comme tout le monde, depuis je me rends compte que je ne le squatte pas du tout, en fait, que c'est pas juste une structure hébergeante, et que par-dessus le marché c'est truffé de bidules vivants qui font un mal de chien dès qu'on les pousse un peu. Le sport pour les newbies : impuissance et humiliation.
Quatorze heures, boulot diurne. J'ai repris depuis vendredi mes fonctions sur le forum de la seule émission télé qui lutte contre la préparation de temps de cerveau. Nouvel outil à maîtriser mais infiniment plus pratique que le précédant, qui datait quand même de 95, ou peut-être 97, mais qui ne comprenait que le manuel. La modération d'un forum en manuel c'est une peu le mythe de Sisyphe à la première attaque de troll. Maintenant c'est carrément le bonheur, le premier polio qui me pourrit la baraque je peux l'envoyer direct chez les Télétubbies. Ca c'est du châtiment. Même les Ceaucescu n'y auraient pas pensé.
D'ici peu va falloir que je me fasse porte-parole de mes forumeurs une fois par mois sur le plateau. En fait j'ai carrément la trouille. Pas du tout à cause du cumul sur ce coup-là, je fais pas un boulot de journaliste, j'effleure pas l'étiquette des plumitivo-journaleux, rien à voir. C'est plutôt que la fille qui faisait le taf juste avant moi, elle avait grave de la bouteille, c'était pas une blairotte qui anime un forum et vient négligemment en rendre compte à l'antenne. Et puis aussi parce que les forumeurs dont je vais devoir porter la parole, c'est pas rien. Faut voir le poids de la parole. Y a pas que la machine à renforcer l'intérieur des cuisses qui va me filer des courbatures. Non seulement ils sont pointilleux, mais en plus ils argumentent tout comme pas permis. Ce qui veut dire que si je me plante, que je les représente pas bien, si j'oublie le moindre détail, ils vont m'engueuler, mais d'une force, et moi je les vois tous les jours, plusieurs heures par jour, mes forumeurs. J'ose pas imaginer l'ambiance si je dérape. Non. Vaut mieux pas imaginer.
Et puis il y'a aussi et peut-être bien surtout une putain d'inconnue dans l'affaire. C'est le sujet de l'émission qui les aura énervé, le sujet qu'ils auront trouvé pas assez bien traité, trop dans l'actu, pas assez de recul, trop subjectif, trop un tas de trucs et pas assez de plein de machins. Si ça tombe sur un sujet de politique internationale, sur le plateau l'équipe pourra me clouer le bec en me rétorquant n'importe quoi d'un peu pointu, je sais que je suis cuite. Mon seul souhait ce mois ci c'est qu'il y ait un mort ou un viol collectif au château de la Star Ac, comme ça ils seront obligé de faire un dossier là-dessus et là, quelques soient les critiques des internautes sur la manière dont le sujet a été abordé, je sais que je pourrais les relayer les doigts dans le museau.
Après j'ai fini mes fiches pour le bureau des fictions de France Cu, ça faisait un bail que j'avais pas eu autant de merde dans ma pile, une envie de se pendre mais alors à un point. Dans ces cas-là lire ça devient même plus une perte de temps mais une torture. On a envie de choper l'auteur irl et de lui faire du mal, physiquement du mal, mais vraiment beaucoup, le plus possible. Pour lui faire passer l'envie de recommencer. Tout ce que j'ai eu entre les pattes a fini avec la notation la plus basse. Je crois qui si ces textes m'avaient été adressés, en gros si j'avais été à la place de la directrice du bureau, je passais des coups de fils à tous les noms de ma pile pour m'assurer qu'ils se suicident fissa. En plus ils ne sont même pas polis. Je veux dire, c'est le bureau des fictions, c'est pour proposer une fiction *radiophonique*. Mais ils s'en branlent, les mecs. Ils postent leur torchon à tout le monde sans faire le moindre effort d'adaptation, et vas y que l'ouverture me dégueule ses didascalies à effets visuels bien soutenus, tellement soutenus les effets visuels qu'au bout de la troisième page même ma grand-mère, qui reste pourtant ma référence en matière d'absolue connerie, c'est l'étalon mongolité ma grand-mère, et bah même ma grand-mère elle le voit bien que c'est putain de pas adaptable à la radio ce texte bourré de pantomimes ringardes. Bon c'est un mauvais mois, une mauvaise fournée quoi. Je dois avouer que l'année dernière, au milieu des déchets il y a eu quand même des pièces qui déchiraient et pas qu'un peu. J'ai calculé le pourcentage, enfin grosso modo. Et par rapport à ce qu'on reçoit dans une maison d'édition, le bureau des fictions il est plus que vernis.
Le problème c'est qu'après avoir noté les fictions pour France Culture en ayant envie de dépecer tous ces braves gens, j'ai du finir la mienne, de fiction. Et là, la grosse pouffiasse qui fout C- à tout ce qui bouge, elle a cessé de faire la maligne. Heureusement que le docteur Lagarigue est formel quant à mon absence totale de penchant schizophrène, sinon ce soir je crois bien qu'on me perdait. Noter : ne plus jamais renouveler cette expérience.
Bon bah voilà. Il est sept heures et demie. C'était le but. Je vais prendre une douche et maquiller comme je l'ai appris en regardant Six Feet Under. C'était pas bien passionnant tout ça, hein. Ca ressemble presque à du 20six, il manque plus qu'une photo de mon chat et de mes ongles de pieds pour illustrer le tout, et puis d'une citation un chouia laconique.
Mais il y a une information capitale là-dedans. Si si. J'ai fini ma fiction, c'était le dernier truc qu'il me restait encore avant d'attaquer le reste. Le reste : la suite. A partir de ce soir j'ai le droit de mettre une certaine chaîne dite de 24/24 dans le salon. A partir de ce soir, tout ce que je fais sera en rapport direct avec mon nouveau chantier, plus besoin de prendre des notes presque en cachette de soi, se dire ce livre est pour plus tard, on verra après, tu finis ça d'abord et après on verra. A partir de ce soir le forum sera en adéquation avec mon boulot de recherche, multiplication des casquettes, mais cohérence thématique jusqu'à la monomanie, on ne travaille bien qu'en phase maniaque, je savais bien qu'elle devait exister quelque part, la solution. A partir de ce soir je peux enfin habiter dans la télévision. Et ça, c'est grave la fête du slip.
Du coup je vais la faire péter, la citation, tiens. Je voulais me la garder mais ce n'est pas très grave, je pourrai la reprendre quand même dans un cadre plus sérieux. Je la dois à un des monsieurs dont je vais porter mensuellement la parole, c'est lui qui nous l'a dégottée, la jolie phrase que voici donc. Elle est de Pat Robertson et elle est drôlement chouette :
«Le féminisme pousse les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes»

#52
La rentrée ça veut dire entrer dans l'espace-temps collectif jusqu'à ce qu'on en retrouve la sortie. Du coup je n'y peux rien, j'ai beau avoir tout fait pour y échapper, c'est trop tard c'est quand même arrivé.
Pourtant je me l'étais promis : pas de feuilles mortes dans ma trachée de tout l'automne, même pas pour jouer au fossoyeur par un vieux lundi de sainte-beuverie. Juré craché. Espace-temps propre surchargé, déjà kaléidoscopique, ne pas y ajouter de particules parasites ni d'ions trop enclumiques parque y a déjà le kyste oculaire à gérer aussi s'éviter un ulcère s'avèrerait donc une bonne option.
Seulement je crois bien que c'est raté. A 18h07 j'ai dit le mot. Je sais que je suis perdue, que je suis désormais prise dans un engrenage qui va me pourrir les deux mois à venir. Je devais mine de rien avoir en stock un peu plus de temps de cerveau disponible que ce que j'avais calculé, faut rester vigilant, toujours très vigilant avec sa gestion de temps de cerveau, sinon sans qu'on y prenne garde le lobe frontal réagit au moindre stimulus et on est dans la merde.
Je savais que j'allais y être exposée, que le message serait perçu quoi que je fasse. La seule façon de résiter, je m'étais dit la seule façon de résister c'est de ne pas dire le mot. Taire la marque, ne pas la dire, ne pas la restituer, ne pas la répéter, ne pas la propager, ne pas y mettre d'affect, je me disais si on fait ça avec une marque, peut-être qu'elle existerait moins. Si ça se trouve on peut lutter contre les embruns en usant de révisionnisme, claudiquer de côté c'est déjà mieux que rien.
Et puis voilà, j'ai pas pu la fermer, ma gueule. Le mot il est sorti quand même, il est sorti tout seul, à 18h07, après une surexposition à la maison de la presse j'ai grimpé les escaliers j'ai ouvert la porte j'ai caressé les chats j'ai parlé à Igor tout se passait très bien et puis en plein milieu de ma phrase ma langue a déchargé louèlbec en en foutant partout.
Depuis c'est le cauchemar. Je sais ce qui m'attend. J'ai dit louèlbec c'est foutu, dans mon propre espace-temps louèlbec existe, je ne peux plus effleurer un blog, sans que louèlbec corresponde à un quelque chose, à un quelque chose qui je le savais bien dirait à mon ulcère coucou chéri il est temps de se réveiller.
Alors ça y est, je suis spectatrice de la fiction imposée cette rentrée dans l'espace-temps collectif. Mon cerveau écume à gros glaires dès qu'il entend louèlbec, sous peu je vais devoir le lire, ce foutu louèlbec, pour pouvoir ajouter une pièce au dossier même si il est évident qu'elle manque de conviction.
Du coup je m'interroge. Je m'interroge vraiment. Y comme qui dirait un bug cette année. Ou plutôt l'émergence d'une nouvelle méthode de quoi je sais pas trop, pas trop exactement, c'est une méthode globale, en tout cas ça c'est sûr. Grave globale.
La phase de production, pas la peine de s'y attarder. On le sait louèlbec est un pack narratif d'entrée de jeu, Michel Houellebecq c'est pas Yann Moix, il n'a pas besoin de publier le scénario sous forme de roman populaire et d'attendre les chiffres de vente pour convaincre des producteurs. Louèlbec est un produit dérivable, pour l'instant livre et film, mais il n'est pas impossible que sous peu Agnès b en fasse un tee-shirt offert pour tout achat supérieur à 60 euros au Club des Créateurs Beauté.
Parce que le concept du louèlbec on sait peut-être en quoi ça consiste, mais on manque bien trop d'expérience pour savoir comment ça finit. En téléfilm sur TF1 ou en pièce de théâtre au Rond Point, mais peut-être en comédie musicale dirigée par Kamel Ouali, et puis aussi en porte-clef, en figurines, pourquoi pas en motifs sur les carrés Hermès. Dans les pages mode du Psychologies de décembre le cadeau top tendance ce sera le sac Kelly louèlbec, tellement venté sur Filles TV.
Pour le reste c'est d'un genre plutôt très inédit.
D'habitude, dans l'industrie lourde, il y a une dame qui est payée pour prévenir les journalistes que le livre qu'elle leur vend est le meilleur de tous dans sa catégorie. Elle est fréquemment aidée pour se faire de jeunes stagiaires effectuant au sein de l'entreprise leur cinquième stage non rémunéré. Cette dame est également rémunérée pour laisser entendre à ceux qui ne manifesteraient pas d'enthousiasme visible en testant le produit, que s'ils oublient d'être gentils, il se pourrait sous peu qu'il leur arrive quelques bricoles en raison des lois qui régissent la Poussée d'Ascenseur. Lorsqu'en toute connaissance de cause un journaliste omet néanmoins d'être gentil, si c'est vraiment très grave, au point que la maison d'édition se sente outragée jusqu'à ses prévisions de vente, par exemple, la dame qui est payée pour que tous les journalistes soient gentils avec tout son gentil catalogue s'en va immédiatement châtier le coupable. Cruellement. D'abord en lui supprimant chafouinement l'accès à tous les open bar des cocktails de lancement des livres de la maison mère et de ses affiliées, et ça pour des siècles et des siècles et même pour les salons du Livre. Ensuite en prévenant toutes ses copines, de façon à ce que le journaliste ne puisse plus avoir de rapports sexuels dans le cadre professionnel.
Ou alors le directeur de la maison d'édition outragée, après avoir expliqué à la dame qu'elle pourra se brosser pour une augmentation, décroche lui-même son téléphone pour signifier son mécontentement au directeur du journaliste incriminé. Mécontentement pouvant se manifester par une sanction, directement ou indirectement lié à une pression financière. La littérature industrielle fonctionne comme l'industrie du disque. Les couvertures se négocient, les espaces publicitaires se négocient, les publi-reportages tiennent lieu d'articles de fond. Coco t'as laissé incendier mon Auteur XB56-42, t'auras pas mon XB57_31 en interview le mois prochain, dommage c'est un très bon client et tes concurrents en sont fous. Moins plusieurs milliers d'exemplaires, et toc. Coco ça commence à me courir que tes journaleux nous insultent, mes pages de pub dis leur bonsoir, et pense bien à la tronche que fera le service comptable quand t'auras la joie de l'annoncer.
Alors là je sais bien que ça n'a rien à voir, que c'est Le Figaro, pas un magazine culturel qui tente de survivre, merci bien je suis au courant. N'empêche. Louèlbec c'est puissant. Rien que des avantages. Non seulement ça se décline sur plein de supports potentiels et en plein de langues, mais en plus ça fait le sale boulot. Tout seul. Sans qu'on ait même à le programmer, tout a été pensé à la fabrication. Louèlbec c'est un produit interactif, aussi, c'est ça l'idée. En achetant louèlbec on n'est pas juste certain de valider la politique éditoriale industrielle, on est également sûr de participer activement au grand feuilleton de la rentrée. Un grand feuilleton réel, mais scripté par la fiction collective. Acheter louèlbec tout en chouinant faudrait qu'on arrête de prendre les lecteurs pour des mongoliens montés sur caddie, en vérité je vous le dis, ce n'est pas cohérent du tout.
C'est compliqué, quand même. En plus, les journalistes qui haussent le ton en invoquant de bonnes raisons, c'est surtout parce qu'ils sont vexés. La mutation du secteur éditorial, tant que ça restait des petites maisons qui ferment, des moyennes qui errent de structure rachetée en structure rachetée, c'était juste des informations, pour eux. Là, ça prend une autre tournure, plus concrète. La littérature industrielle ça veut dire ce que ça veut dire, y a du licenciement économique dans l'air, des privilèges qui sautent, et ça dans tout le circuit.
Aujourd'hui j'ai reçu un mail du Comité de libération des livres imaginaires.
Il y était dit ça :
« L'impossibilité d'une île.
Promis, avant même sa parution, à un succès sans nom, sans nombre et sans réserve, à des tirages fabuleux et à tous les prix littéraires, le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, La Possibilité d'une île, ne marque-t-il pas l'avènement du livre virtuel, du livre fantôme?
Eh bien, virtuel, il doit le rester ; il doit rejoindre la longue cohorte des livres " imaginaires ", relégués dans des bibliothèques invisibles et dans les marges de l'histoire littéraire : puisque personne ne l'a lu, a-t-il même été écrit?
Pour des raisons purement esthétiques (la possibilité du livre parfait, inouï, incréé, inédit), qui n'ont rien à voir avec sa supposée qualité littéraire, nous souhaitons que La Possibilité d'une île n'existe pas. Ce livre réaliserait alors parfaitement son programme, la blancheur de l'écriture confinant à l'absence de style et à l'inanité du propos, œuvre parfaite damant le pion de la critique, cocufiant les jurys, aspirant dans son vide tout le maelström médiatique.
Quelle revanche pour les livres imaginaires, associés, quand on parle, au mieux à la bibliographie fantôme de Gustave Le Rouge citée par Cendrars dans L'Homme foudroyé, au pire au Pierre Menard de Borges, alors que le prototype se trouve chez le Maria Wutz de Jean-Paul, obligé, faute de pouvoir les acheter, de recréer, sans aucune idée de l'original, les livres qu'il convoite...
S'il n'est guère étonnant de voir Raphaël Sorin passer, en trente ans, des éditions pirates et des œuvres maudites à la littérature virtuelle, il l'est davantage de voir des masses d'observateurs et de lecteurs se précipiter sur un mirage et faire ses choux gras d'une prose anorexique, nulle et non avenue... Plus le temps passe, plus cet objet s'avère un non-livre. Comme " l'île fantôme " de Washington Irving, le texte de Houellebecq est cette île énigmatique dépassant toutes les autres en beauté, et qui, au fur et à mesure qu'on s'en approche, s'évanouit peu à peu.
D'aucuns s'amuseront de cette spéculation bâtie sur du " rien " ; certains tempêteront, jaloux de voir une île doubler leur péninsule. Nous préférons admirer, en esthètes, la rigueur et la cohérence d'un écrivain lovecraftien ayant beaucoup écrit sur le vide et ayant fini par le transmuer en valeur sociale, marchande et littéraire. En l'aidant à accomplir son destin, nous sommes conscients de rendre service à tous les écrivains imaginaires.
Pour organiser la " disparution " progressive du dernier Houellebecq,
-Nous avons marqué ce livre du sceau du néant, mercredi 31 août à la première heure, dans plusieurs librairies de Paris, afin de le dématérialiser et d'en freiner la diffusion (parmi les lieux visités : L'Ecume des pages, Compagnie, Gallimard, La librairie des Abbesses, Les Cahiers de Colette...)
-Nous appelons chacun à écrire sa propre Possibilité d'une île, et à la ronéotyper, polycopier, décalquer, calligrapiller, pour diffuser sa propre interprétation de Houellebecq au tout venant. Toutes ces Possibilité seront rassemblées dans la pièce unique d'une bibliothèque insulaire, comme celle mise en scène par Brautigan dans les premières pages de L'Avortement. Les dix premières contributions, diffusées sauvagement dans la rue et sur Internet, sont d'ores et déjà consultables à la librairie " Va l'heur ", 27, rue Rodier, Paris IXe. »
J'ai trouvé l'idée très jolie, enfin celle du sceau, pour le reste ils devraient se méfier, c'est suffisamment proche des projets que publie Remix pour que la résistance finisse encore sans faire exprès dans les bras de Lagardère.

#51
L'autoflagellation est la mère de toutes les verrues. C'est pour ça qu'au coin l'œil ça commence à repousser.
lien permanent
#50
Retour à la ville, au réel, reprendre les interactions, toutes les interactions mises comme qui dirait en suspens, ne pas les redouter, au contraire, se dire que c'est dynamisant voire sous md enrichissant très motivant palpitant excitant youpiant rayer la mention inutile, et puis de toute façon conclure qu'on n'a pas le choix. Là j'exagère un peu, parce qu'en fait je suis très contente de réinvestir pour de bon mon petit coin bureau, mon quartier et ma connexion. J'ai juste deux mois de mails en retard, ce qui promet quelques heures blanches. Et puis quelques humiliations : difficile de se justifier face à ce quintal de messages resté autant de temps lettres mortes. Dans Les Sims 2 dans ces cas-là, les points de relations s'effondrent mais en quelques coups de téléphone on récupère tout comme avant. Dans Les Sims 2 ce qui est bien c'est qu'on clique juste sur le combiné, les arguments et les excuses, la honte de la disparition toute comme la culpabilité, elles n'apparaissent pas à l'écran. Dans Les Sims 2 chacun à le droit d'avoir de puissantes phases d'autisme sans pour autant en payer le prix. C'est peut-être pour ça que Sim City j'aimerais tellement y habiter.
La rentrée ça fait bilanter, hésiter à y mettre un h bilhanter ce serait plus juste et les néologismes ça doit être précis sinon ça ne sert à rien de les laisser se vomir. Faire le point ça consiste à être en proie à une kyrielle de poltergeists qui cavalent au creux de la panse en y bavant des pluies d'acide. La rentrée ça fait des ulcères à cause du passé qu'on soupèse et qui vous reste sur l'estomac. Et puis du futur qui s'empile au point qu'on ne voit plus l'horizon. D'habitude je suis paniquée, mais ce coup-ci je crois que ça va. Les exorcismes ça me connaît et puis j'ai prévu du Mopral. Avec l'âge je deviens prévoyante. Avec l'âge je deviens plein de trucs, d'ailleurs. Plus dodue, plus myope, plus posée. Plus distante du coup, on s'en plaint parfois tout autour, mais à l'intérieur je crois que c'est quand même mieux. Nettement. Quand je braille que je vais me pendre, c'est plus rien que de l'hyperbole. Ne pas envisager quotidiennement le suicide ça change pas mal de choses, peut-être que ça rend moins lucide, par contre. C'est ma seule inquiétude au fond.
Retour à l'ordinateur, au réel, reprendre les documents word, les relire avant les envois, les faire glisser dans le dossier Textes Parus, voilà c'est fait. Se dire que cette année, même si tout le monde s'en fout, on a bien travaillé. Neuf performances d'une demi-heure, donc autant de texte et de bande son. Un livre court et un peu doux, je déteste cet adjectif pourtant je n'en trouve pas d'autre. Je suis sûre qu'en allemand il doit y avoir un terme qui mélange doux, réminiscence, apaisé, nostalgie et puis cotonneux. C'est dommage que je ne parle pas allemand, y a des tas de cas où ce serait d'un pratique, on n'a pas idée. Quelques textes ci et là, aussi. Seule ou en collaboration. Du bon boulot, quelques chansons, des boucles électroniques et deux ou trois conneries qui font gling gling et schbouing. Et une fiction radiophonique. Enfin. Une fiction radiophonique, dans dix jours je pourrai le dire mais j'ai pas encore terminé. Bah non. Oui la commande elle date un peu, carrément, oui la commande elle date un peu merci c'est bon, je sais.
Je sais surtout que c'est pas pour rien que je déteste autant raconter des histoires. Parce que là la contrainte, c'est que justement y en a une d'histoire. Putain qu'est-ce que c'est chiant de devoir raconter une histoire qui en soit vraiment une, je m'en doutais hein remarquez, mais à ce point j'aurais pas cru. Sans compter cet autre truc pénible comme pas permis qui s'appelle les personnages. En fait je crois que quand je serai vieille j'aurai pour dernière volonté de faire une fiction sur France Culture où je pourrai moi-même dire que des mots choisis pour eux-mêmes à la suite, en les entrechoquant juste que pour les gammes que ça fait, et aussi la façon, bien sûr la façon dont ils se débrouillent pour mieux dire que si on les avait alignés. Aligné dans le bon sens pour être bien compris dans un sens bien commun pour être bien lisible. Je me plierai tant qu'il faudra aux surcroîts méthodologiques. Depuis janvier, au bureau des lectures de FC, j'ai quand même appris ce qu'il fallait, j'ai pas encore fini d'ailleurs, le nombre de facteurs à prendre en compte dans une fiction radiophonique, c'est effrayant. Un genre en soi, mais sérieusement, avec ses codes et sa charpente.
Pas de lien réversible théâtre / fiction radio, pas obligatoirement. Les pièces écrites pour le plateau, quand on les lit dans une optique d'adaptation radio, on se rend bien compte que ça ne marche pas si bien que ça. Y compris pour les plus désincarnées, celles où les personnages sont avant tout des voix. Les repères que sonores, tous les repères que sonores. Il faut penser à un aveugle, écrire comme un aveugle. J'ai Compact qui joue aux grelots dans ma tête à chaque fois que je reprends le chantier, du coup j'écris juste en aveugle en me disant que merde c'est pas possible cette saloperie de listing à traquer, pourquoi mais pourquoi tant de haine et de putain de dialogues à la con, quatre monologues d'un quart d'heure et ce serait réglé, il y aurait les informations nécessaires, le rythme interne et la broderie damasquinée, hop hop affaire classée. Oui bon je sais. Evidemment que non. Evidemment que ça ne marche pas comme ça du tout.
A la fac de Nanterre, quand j'étais en licence dite d'Etudes théâtrales, j'ai eu une UV made in Alain Knapp sobrement intitulée Ecriture théâtrale. Si j'ai choisi ce cours parmi d'autres ce n'est pas parce que naïve et fraîche j'avais alors foi en la possibilité d'un apprentissage de l'écriture, mais juste parce qu'on avait un atelier obligatoire avec stage d'une semaine, alors c'était ça où Jouer Aristophane aujourd'hui et franchement jouer Aristophane aujourd'hui, autant reprendre un sketch des Guignols dans un bon millénaire et une poignée de siècles, j'ai rien contre les chansonniers mais les notes de bas de page, là ça tient de l'aversion. Donc. Le cours d'écriture théâtrale. Déjà je revois ma grand-mère mais c'est pour quoi faire comme métier. A mieux lire, Mamie, à mieux lire. Parce que savoir mieux lire ça fait gagner sa croûte maintenant. C'était pas trop prévu mais maintenant oui la vieille alors ta gueule avec tes qu'est-ce qu'on va faire de toi, maintenant si et pourtant c'était pas gagné. De vivre en se faisant payer et de se faire payer pour vivre à condition de bien consigner. Mais de bien consigner ce qu'on veut.
A la fin du stage d'écriture d'Alain Knapp, qui consistait à écrire un feuillet de dialogues autour de thèmes comme l'attente d'un train, la perte de sa montre, le décès de la concierge et moult autres vertiges, chacun devait rendre au professeur une chouette pièce de théâtre qu'il avait écrit comme un grand. On pouvait faire ce qu'on voulait dedans. L'important c'était de la finir. On devait lui donner un titre, et noter pour de rire la distribution qu'on souhaitait si la pièce devait se monter. Avant de remettre le manuscrit pour évaluation, nous devions le présenter en cours, et en lire des extraits à nos chers camarades. C'est comme ça que j'ai découvert que l'UFR entier était atteint de becketterie aphteuse. Dans un sursaut de résilience j'ai songé à Maria Pacôme. Ma première expérimentation de l'écriture théâtrale avait pour titre Splendeurs et misères des Dugommeau, et peut en partie expliquer pourquoi quand j'entends le mot didascalie je frôle toujours l'œdème de Quincke.
La pièce radiophonique, son nom c'est Transhumances. Il y a une histoire, mais cascadée. Du coup y a du roulis et ça donne mal au cœur. Faudrait assécher le tout. Pour ne pas mélanger la boue qui colle aux fleurs avec celle faite de nos. J'ai dix jours pour finaliser. Pour finaliser et conclure. Ceci est bien un exercice. Il n'y a d'écriture que par simulation de vie.
En fait.
En fait quand je serai veille, même gâteuse au point de croire aux Elohims, j'espère que je n'aurai pas comme dernière volonté de faire une fiction sur France Culture où je pourrai moi-même dire que des mots choisis pour eux-mêmes à la suite ou pas, en les entrechoquant ou non juste que pour les gammes que ça fait. Parce que d'abord ça ne s'appelle pas une fiction pour France Culture, dans ces cas-là. Mais plutôt le chant faisandé d'une femelle lettreuse auto-excommuniée option Brigitte Fontaine, à qui on fait plaisir en lui ouvrant le micro, allez, une dernière fois, essoufflé la mémé la pauvre laissons-la faire compassion charité, ma queue la célébrait du temps qu'elle était belle, allez une dernière fois, le stade est terminal le médecin lui a dit c'est une question de semaines, allez, compassion charité voyeurisme pulsions de mort sur envers le sujet. Le sujet, le cobaye. Repenser à Angot, je m'excuse, facile n'est-ce pas, facile. Repenser vraiment à l'Angot de Vu du ciel et du Sujet. J'ai dix jours pour finaliser : pratiquer sans regrets l'excision du lyrisme. A cause du récepteur. Se soumettre à la pulsion de mort se livrer en pâture. Les angles de toute architecture laissent toujours sur les hanches d'épouvantables bleus. Repenser à Angot parce que c'est pas facile. L'Angot de L'Inceste et ses méfaits. Le sujet, le cobaye. La littérature expérimentale, pas la poésie, le roman. J'ai pas dit la dramaturgie j'allais très bien dans mon enclos.
Il n'y a que simulation d'écriture si la vie est en simultanée, question. Mauvaise question. Très mal posée. La question qui se pose, c'est un dispositif, juste un dispositif, le sujet, le cobaye, juste un dispositif : le Labyrinthe du Récepteur. Et là ça ne va plus du tout, pour de bon ça panique. Le sujet le cobaye le dispositif le Récepteur l'interaction faudrait voire à pas trop pousser. Nan mais parce que moi je veux bien, hein, penser à l'auditeur dès que je relis ligne à ligne. Et puis au lecteur aussi, au lecteur potentiel et au simultané. Tant qu'on y est. Et puis à si ça va plaire et si tout le monde va bien comprendre. Tant qu'on y est. Bonjour vous êtes bien sur le répondeur de Mathias Rouault je ne suis pas là pour l'instant mais vous pouvez.
Le simultané, toujours bien y penser au danger du simultané. Combien ça pèse le Récepteur l'odeur de sang non merci bien. Les textes on les fait pour soi, limite pour eux-mêmes, même si c'est une commande, normalement, enfin d'habitude le Récepteur on s'en fout. On c'est mon ordinateur et moi, il s'appelle Arnold. Là faut prendre en compte le média radio, tout le temps, et toujours s'assurer aussi que l'auditeur comprend. Ce qu'il se passe, ce qu'il se dit, qui parle à qui pourquoi et où, est-ce que l'auditeur comprend ce qu'il se passe vraiment pas que quand qui parle à qui pourquoi et où, hein, il va comprendre l'auditeur ce qu'il se passe vraiment pas que quand parce que sinon je vais lui en coller une à l'auditeur, ça va être vite réglé cette affaire.
Je disais donc : cette fiction est un exercice. Et j'éprouve d'infinies difficultés à achever mes devoirs de vacances.

#49
Je préfère recommencer en #50.
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