#93

Je ne suis pas venue ici depuis une éternité. Du travail, beaucoup de travail. La grippe, aussi. Et puis surtout, je crois que j'étais un peu lasse. Des gens, y compris certains proches. Infinie complaisance à se vautrer dans les affres de la déclinologie, discours plombé et dépressif, aigreur, confiture d'hystérie. Communiquer érode dans des cas comme ceux-là.

Dimanche je suis allée à Lille, pour le festival d'Escale des Lettres. C'était plutôt plaisant, très agréable même, à part ma première table ronde. Fou rire avec Arnaud Catherine évité de justesse. Eviter de croiser nos regards, sinon on se serait mal tenus. Daniel Pennac en plein spectacle, le public lamentablement hilare, une envie de foutre le feu à la salle, de le faire rôtir, le public. C'est donc ça qu'il vous faut, n'est-ce pas, messieurs mesdames, de la bonne pantalonnade, du show, faut rigoler. Et plus c'était vulgaire, le numéro de guignol jusqu'à la parodie, plus ils étaient contents. J'ai fuit avant la fin, j'avais un autre débat qui tombait juste après, un prétexte parfait. J'étais à la limite, je faisais plus que la gueule, ça tenait de la torture. Pas à ma place, point barre. Camille de Tolédo, Daniel Pennac. Pas à ma place. De toute façon plus le temps passe moins je saisis où me situer. Par rapport au paysage global, je veux dire.

J'ai revu Patrick Bouvet, ça faisait assez longtemps, lui aussi sort très peu, travaille énormément. C'est quelqu'un que j'adore, j'utilise peu ce verbe qui est quand même, avouons-le, à gerber, mais là je crois qu'il s'impose. Quand je parle avec lui, c'est comme avec Arlix, les choses sont évidentes, aucune aberration ne s'infiltre dans mes oreilles. Ca m'a fait beaucoup de bien.

Je suis repartie avec de bons livres. Les retours de salon, faut pas croire, on repart toujours avec des livres mais dans le train on se dit merde en fait c'est trop pourri, pourtant la dame était gentille et ce monsieur semblait normal. Là c'était très bonne pioche, tout ce qu'on m'a donné. Patrick Bouvet : Territory, un objet livre-cd très chouette. Antoine Boute, Cavales, je ne suis pas fan à 100%, comme souvent avec le catalogue de Mix, j'aime beaucoup leur démarche et certains de leurs auteurs mais ça ne tombe pas exactement sur ce que je recherche. Cavales, ça vaut le coup de s'y pencher, il y a des passages magnifiques, je pensais qu'il faisait surtout dans le trasho-portnaouak, Antoine Boute, à cause de ses performances à quatre pattes avec Lucille Calmel, mais en fait pas du tout. Enfin ça parle quand même de cul tout le temps, hein.

Dans la série si un manuscrit vaut le coup, la patience finit par payer, je demande Pancake de Philippe Boisnard. La première version de ce texte, je l'ai eue dans les pattes en hiver 2001. J'ai tenté ci et là de le caser en vain, j'y tenais assez, ça me frustrais. Je trouvais ça injuste, aussi, de voir un tas de conneries qui se faisaient éditer et qu'on me dise toujours non, trop formel, trop bizarre, trop difficile, voire oui ok c'est bien mais on va en vendre cent on ne peut pas se le permettre. Les éditions Hermaphrodites viennent de sortir ce roman expé, ça me fait vraiment plaisir. Quand j'ai vu l'objet sur le stand, c'est con, mais je crois que j'étais émue. La trachéite a de ces effets, quand même...

Le truc qui m'a le plus marqué, c'est Rouge de Marie Delvigne. C'est un tout petit livre, aux Editions Le Bord de l'Eau. C'est juste stupéfiant. Violent, dérangeant, très étrange. Je ne m'attendais pas à ça. Je pense qu'on ne peut pas s'attendre à ça. C'est la raison pour laquelle vous devez le lire.

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#92

La mutation se confirme. Al Dante en cendres, Lignes incendié. Les groupes qui détiennent désormais les maisons de taille moyenne poursuivent parallèlement la réduction des coûts et donc des catalogues. Moins de parutions annuelles, sacrifice des expés et de la poésie au profit du roman lénifiant, consensuel, et si possible malin. Mais joliment tourné. Le lecteur se nivelle par à-coups très discrets, il arrive même que l’absence de propos soit mignonnement noyé dans de la pose esthétique. Les critiques littéraires ignorant les modernes, ils s’extasient de bonne foi sur des contemporains n’appliquant que des recettes datant de 70.

Décision 1 : ne plus lire la presse. Depuis mi-août j’ai trop croisé des pigistes compétents acculés à bosser pour de piètres magazines pendant que les espaces ayant pignon sur rue sont tenus par des analphabètes. Puisque pour travailler en tant que journaliste les rédactions exigent le label EFJ, il serait quand même temps que les pages littéraires ne soient confiées qu’à des gens qui sortent de Lettres Modernes. Mais serait exiger une forme de cohérence. Antinomie face au système. Pitchounes qui aspirez à devenir critiques, en vérité je vous le dis, regroupez vous sur internet et oubliez la presse papier. Vous vous épargnerez bien des humiliations et des plaquettes de Lexomil. Et vous serez déjà en place au moment où les arbres ne seront plus coupés.

Je sais Laurent Cauwet capable de phénixer sa maison d’édition. Je sais Michel Surya d’une âme ignifugée, ils appartiennent tous deux à la vraie résistance, j’ai confiance quelque part, même si c’est douloureux à vivre, à constater, la violence terre brûlée qui sévit dans le milieu. Le milieu, la mafia. République Bananière des Lettres. Rentrée 2006, lecture des sorties : Français, encore un effort si vous voulez être ricains.

Décision 2 : Dire ici que le meilleur roman apparu en septembre est signée Zahia Rahmani, France, Récit d’une enfance. En recopier des passages quand on me l’aura rendu. Constater que l’élégance se mêle au politique, affirmer que cette voix devrait couvrir les autres. Couvrir, couverture. Quelle couverture, un bon exemple. Dans la presse presque rien. C’est à Lydie Salvayre et à Colette Kerber car rendons à César que je dois cette lecture. Il n’y a plus qu’aux libraires que l’on peut faire confiance. Aux libraires et aux vrais lecteurs. Circulation hors des médias, le relais fait un pas de côté. Zahia Rahmani, France, Récit d’une enfance, Editions Sabine Wespieser, petite maison indépendante. Pour de vrai, je veux dire. Diffusion Gallimard mais pas de part capital. Les mains et l’esprit libres, pas de carnets comptables imposés en amont. Je les ai appelé pour vérifier.

Cela va faire sept ans que j’erre dans l’édition. Une accélération de la technique Attila du beau capitalisme, de nombreuses crémations, la lassitude du deuil. J’en arrive à un stade où je ne sais plus très bien comment je dois composer avec tous ces facteurs. Certains pensent : les auteurs n’ont pas à s’en soucier. Certains disent : un auteur ça rend son manuscrit, ça reçoit son objet et puis ça ferme sa gueule et c’est déjà pas mal, pas mal d’être publié. Je ne suis pas trop d’accord, je hais trop la lâcheté.

Décision 3 : Admettre que l’accélération permanente des rachats et des chaises musicales aboutit aux mouvances incessantes de la carte mais aussi, c’est plus grave, du territoire lui-même. Ce qui était valable avant-hier ne le sera plus demain matin, le savoir à défaut de pouvoir l’anticiper. Jamais je n’aurais pensé, après avoir vécu le rachat du Seuil par La Martinière il y a deux ans affirmer qu’actuellement c’est finalement là bas qu’ils font le plus d’efforts. Pensez ce que vous voudrez de Laure Adler, bavez c’est une femme de pouvoir, éructez donc en chœur que oui, elle sait parler la langue du capital si nécessaire. Songez à juger sur les actes, et surtout jeter un œil aux grilles de France Culture depuis qu’elle n’y ait plus. On fait moins les marioles, d’un coup, n’est-ce pas messieurs.

Combien de temps ça durera, la reprise en main du Seuil par Adler et Bernard Comment, je n’en ai pas la moindre idée. Combien de mois ou d’années ils pourront tenir la barre en redynamisant la ligne, les collections, sans que le service comptable et la direction commerciale ne viennent leur péter la gueule, exigeant des zéros derrière les chiffres de ventes, je l’ignore complètement. Ce que je vois de ma fenêtre c’est juste en quoi consiste un peu plus concrètement le coup de la voiture balai. Ca devient compliqué et de plus en plus ardu d’être dans la parhésia jusque qu’à son écurie, c’est tout ce que je constate et c’est loin d’être cocasse.

Décision 4 : Etre lucide. Prendre une feuille de papier, y inscrire au feutre noir : je ne suis pas bancable. Noter la mise en place nettement plus importante depuis que Verticales aux côtés de POL et de Joelle Losfeld est une voiture balai du groupe Gallimard. Reconnaître que les 7000 exemplaires mis sur le marché, je les lui dois, au groupe Gallimard. Attendre les retours d’ici les mois à venir, et voir si finalement j’ai dépassé le seuil de mon chiffre habituel, mes 4000 par objet, enfin quand ça se passe dans de bonnes conditions. Faire de rapides calculs, et conclure comme toujours que je ne peux pas en vivre, même en travaillant sérieusement, parutions régulières, avances, commandes, rythme soutenu. J’écris des livres dont on se branle, je sais que ça ne changera pas. Parfois par agacement, me dire dégager trois mois pour pondre sous pseudo une bonne merde à la mode qui flattera les lecteurs et remplira le frigo. J’ai même pas le temps pour ça. Ma temporalité s’inscrit dans la survie, pas de négociation avec le commercial, ça relève de l’impossible, à tout problème sa solution mais là c’est l’aporie.

Je n’ai pas la patience d’achever la promo de J’habite dans la télévision. Quand mon ordinateur est mort j’ai perdu tous mes mails, dedans il y avait des requêtes, certaines viennent de réapparaître, je crois bien que ça me saoule, que je n’ai plus envie d’assurer l’après vente. Les questions sont les mêmes et toujours aussi connes, alors les sept kilos vous les avez perdus, c’est quoi la chaîne la pire, votre mari a dit quoi, qu’est-ce que vous retenez de cette drôle d’expérience. Je vous propose d’aller vous pendre, et on en reparlera après, quand vous aurez compris ce que c’est que le biopouvoir bande de décérébrés.

Décision 5 : Une autarcie pour l’écriture. J’ai relu hier soir mon contrat pour le prochain, la commande de Naïve Session, le petit livre sur Indochine. La date de rendu n’est nullement fin décembre mais le 1er décembre, je n’ai que le premier chapitre, je dois obligatoirement écrire deux pages par jour pour être dans les temps. Alors tant pis pour la relance, la relance des ventes de J’habite via des interviews à la noix. Les conséquences concrètes c’est quoi. Passer pour une caractérielle, sincèrement j’en ai rien à battre. Faire chuter les chiffres qui déjà depuis une semaine sont bien retombés, ça ne me regarde pas tellement. Augmenter les retours potentiels, je sais que j’ai remboursé l’avance reçue, c’était là mon seul objectif, ne rien coûter à Verticales. Puisque l’avance est épongée, que je touche 10% par livre, que le livre est à 14 euros, je ne vais pas sacrifier mon prochain manuscrit à battre la campagne. Perdre des après midi à papoter en vain, en ressortir perturbée, incapable d’appliquer le soir venu un phrasé propre à l’objet en cours, ce n’est pas nécessaire. Et c’est pas avec ça que je vais rembourser le prêt de mon nouveau pc.

J’ai beaucoup de travail, cela jusqu’à cet été. En novembre Indochine, en décembre un petit livre pour le Mac/Val sur l’univers de Pascal Pinaud, en janvier des textes courts, et je dois rendre en mai La nuit je suis Buffy Summers à sortir en septembre chez les Editions è®e. D’où la décision 6 : taffer sec dans mon coin et ne sortir du terrier qu’à l’aune de l’an prochain, j’agirai en fonction, là ça me colle la migraine.

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#91

Bon. Alors moi je dis au secours, mais le plus sérieusement du monde. Je fais là un second essai. Ca va vous prendre une minute trente et ça peut être plus qu'utile. Même et surtout si vous ne regardez pas la télévision.

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#90

Il y a quelques jours je me suis énervée. Enfin bon, pas tant que ça. J'ai juste grogné un peu. Ici je grogne souvent et je gueule quelques fois. Je ne cherche pas les retours, je crois soliloquer. Je reviens rarement sur ce que j'ai dit, je n'aime pas tellement expliciter. Et me justifier encore moins. Partout en général, là en particulier.

Je ne mets pas de commentaires, je ne cherche pas le dialogue. Peut-être que si je n'avais pas pour travail parallèle la tenue d'un forum, et donc l'obligation quotidienne de communiquer, ce serait différent. Peut-être que si je n'avais pas été l'objet de harcèlement par quelques lecteurs cliniquement peu en forme y compris IRL je me méfierais moins, je me protègerais moins, mais je n'y crois pas trop. J'aime choisir les personnes avec qui je discute. Si je n'aime pas sortir, me rendre dans des soirées, traîner dans les cafés, c'est bien aussi pour ça.

Mais là j'ai constaté qu'il y avait un problème. Une sorte de décalage, de mécompréhension. Ca tient peut être au nombre croissant de connexions qui se font par erreur, sur un malentendu. Au fait, et c'est tant mieux, que quelques blogs perso ou parfois collectifs se penchent sur ce qui se dit au sujet du roman, de la littérature, du monde de l'édition. J'oublie souvent les traces, cette rubrique de mon site j'oublie qu'elle peut être lue et de fait commentée par des gens qui ignorent qui je suis pour de bon et ce que je fabrique, ou tente de fabriquer.

Quand je me promène sur des blogs et lis leurs commentaires je réagis rarement, et encore moins ici. Très souvent les attaques ne se fondent que sur des luttes d'ego, de la confiture d'aigreur, ça n'effleure presque jamais le moindre débat de fond. Là je crois que je dois rebondir, tant qu'à faire j'aime autant provoquer l'agacement pour de bonnes raisons.

Alors.

Premier point, l'anecdote, pour s'en débarrasser et une bonne fois pour toute. Qu'est-ce que c'est que ce truc, Remarques & Cie. C'est un espace à moi, où je mélange un peu tout et sans rythme précis. C'est un brouillon, un carnet de bord, bref une pièce bordélique de mon laboratoire. Je crois qu'il y a maldonne : j'ai lu la réaction d'un internaute ou deux au sujet sur ma façon de rédiger mes remarques. J'utilise rédiger à escient. Je l'ai dit, à plusieurs reprises. Ceux qui passent là régulièrement le savent. Ici je n'écris pas, je dis ou je raconte, parfois même je croasse en distillant du off. J'ai d'autres espaces, plus adaptés, pour y faire de la littérature. Je fais des brouillons ouverts, aussi, de temps en temps, des extraits de premières moutures. Je copie colle des bouts de textes en cours. Jamais ce lieu n'a prétendu s'attacher au comment, et donc à l'écriture. Ceux qui suivent mon travail, mon vrai travail, celui qui s'effectue dans les livres, le comprennent parfaitement.

C'est étonnant que ça revienne sur le tapis, d'ailleurs. Le décalage entre ce que j'écris et la façon dont je m'exprime spontanément. Ca fait longtemps que ça me poursuit. En 2001 c'était fréquent tellement fréquent que ridicule. A croire qu'ils s'attendaient à ce que je parle en alexandrins pour demander un paquet de clopes. Elle parle comme une caillera, c'est revenu souvent, les gens étaient déçus. Parque je suis grossière, probablement vulgaire, j'affectionne des tournures à base de putain de sa race, et ça c'est très vilain dans la bouche d'une jeune fille. Je ne suis plus une jeune fille, il semble que c'est pire, oui, encore plus mal vu. De la retenue ma chère, je me demande pourquoi. Parce que ce serait de la pose, m'imposer un phrasé parfaitement soutenu sous prétexte qu'il le faut à cause de. Mon statut, quel statut, je n'en ai pas. Je scanne mes camarades, ceux qui font attention à ça, à la tenue, à l'image qu'ils renvoient. A l'astreinte permanente, citer des philosophes et beaucoup de gens morts, structurer sa syntaxe orale, rejouer aux exposés étudiants de Lettres Modernes. Je préfère me concentrer juste sur ce que j'écris, le reste ne relève de rien d'autre que d'un programme de com. Ou d'un signe d'éducation, d'éducation bourgeoise qui a su formater pensée tenue et langue. Le contexte familial, il ne faut pas l'oublier, l'adolescence non plus, le langage employé et les vieilles habitudes. Je ne cherche pas d'excuses, d'ailleurs je ne m'excuse pas, j'explique. Le lycée de Sartrouville ce n'est pas l'ENS, l'HLM de banlieue ce n'est pas Saint Germain. Je ne vois pas l'intérêt de singer certains codes qui ne sont pas les miens, je ne veux pas surveiller ma façon d'être en vie sous prétexte qu'un auteur doit être en permanence un moulin à parole proprette et satinée.

Ca s'était le moins important, mais je voulais revenir dessus. Je poursuis sur le même thème avant de m'attaquer au vrai problème de fond. Je poursuis sur les échos d'un plateau très pénible vécu la semaine dernière. A dix heures du matin se taper en frontal l'hystérie d'un critique auteur d'essais médiocres, un universitaire effectivement de droite qui gribouille des études et des manuels quasi scolaires, un type qui crève d'être dans l'ombre, dans l'ombre de textes qu'il ne peut que commenter, n'étant même pas capable de les produire lui-même, les livres qui lui faudrait. Un type qui vous affirme que votre livre n'est pas celui d'un écrivain, et qui n'est pas capable d'assumer ce qu'il aime, ce qu'il propose en face, ce qu'il y a à opposer. Un type qui vous explique que je suis fort coupable de ne pas avoir mis en exergue les vertus « pédagogiques de la Star Academy ». A dix heures du matin, à l'heure où normalement j'entame à peine ma phase de sommeil paradoxal.

Expérience éprouvante et dénuée d'intérêt. Du cirque promotionnel. Test de capacité à gérer l'agression, vérification du potentiel de répondant, exhibition des failles matinales sur les ondes. J'ai reçu beaucoup de mails, et l'émission aussi. Emanant d'auditeurs visiblement peu dupes et pas vraiment contents. Mais j'ai lu des remarques, je crois que ça m'a déçue, oui déçue pour de bon, que des lecteurs puissent confondre l'œuvre et sa promotion. Accorder de l'importance à un tel incident, à dix minutes de fight empreints de vacuité. Comme si ça se passait là, comme si quelque chose pouvait se jouer là, dans un dispositif médiatique. Comme si je travaillais pour rien, les livres, les performances, les pièces sonores, même ma fiction radiophonique diffusée l'avant-veille. Non, pour certains tout ça ne sert à rien et peut être balayé par quelques aboiements face à un journaliste. Le texte ne prime donc plus sur l'espace temps du commercial, pour personne semble-t-il. Je ne trouve pas ça très gai et plutôt inquiétant.

Maintenant il faut revenir au véritable problème. Il y a donc quelques jours, après avoir durant la semaine achevé quelques romans de la rentrée, dont le plus médiatisé constitue à mon désespoir ma plus violente déception de lectrice, j'ai enchaîné sur une pile de manuscrits pour ma dernière session du bureau de lecture des fictions de France Culture. J'en ai déjà parlé, il arrive que la pile soit constituée de textes exclusivement pécraves, et là c'était le cas.

Ceux qui ont travaillés ou qui travaillent encore dans un bureau de lecture, en premier tri, le savent. Ca peut être déprimant à un point incroyable. Au bout du quatorzième on se demande vraiment si les gens sont conscients de ce qu'ils nous infligent, et au seizième on pleure ou on hurle sur les chats. J'ai compris beaucoup de choses, depuis le nombre d'années où je lis des manuscrits. Les auteurs refusés s'indignent sur internet, les journalistes adorent tous en remettre une couche. Mais si je suis la première à relever la consanguinité éditoriale, à être choquée jusqu'à la gerbe par le règne du copinage, par la façon dont des livres profondément dénués d'intérêt se retrouvent en librairie uniquement via réseau au détriment de textes qui le mériteraient infiniment plus, le coup de 1% reçus par la Poste, je vous assure que ça s'explique quand on regarde dans les cartons.

Je sais que ça perturbe la donne, le regard que certains peuvent poser sur mes dires. La pétasse publiée qui en plus la ramène. Je ne donnais pas de leçons. Je voulais signifier que classer les auteurs par génération est un axe cohérent d'un point de vue sociologique, mais ne pouvait pas l'être aujourd'hui d'un point de vue critique. Personne n'a de recul, le décès des avant-gardes a laissé place à une multiplication de pistes dont on ne peut savoir, aujourd'hui, les échecs potentiels et les aboutissements. L'édition désormais est trop phagocytée par le capitalisme triomphant pour ne pas discerner l'hégémonie de la littérature industrielle. Les luttes d'influence ne relèvent plus des batailles de salon mais des stratégies de groupes. C'est Rizzoli derrière Angot, c'est Lagardère derrière Houellebecq, la cécité ne sert à rien. Là-dessus se greffe, ça va de soi, le marketing des minois, le syndrome journalistique du jeune génie mensuel, et tout ce qui épuise les lecteurs avertis en achevant de désorienter les non initiés motivés.

Quand je dis : il n'y a que vingt auteurs de littérature contemporaine dont le travail m'intéresse vraiment, profondément, c'est vrai. J'aurais dû préciser : dans l'expérimental. Je parlais d'écrivains qui font œuvre, qui commencent leur œuvre. Je ne parlais pas des confirmés. D'ailleurs les confirmés qui font de l'expérimental, on les assimile souvent aux poètes. Genre Lucot. Chez les confirmés, les très confirmés et les archi confirmés en littérature, il y a beaucoup d'auteurs dont j'aime suivre le travail. Mais il est évident que c'est davantage Salvayre, Guyotat, Surya, Desbiolles, Marie Nimier ou Jauffret que Catherine Cusset et Alexandre Jardin. Désolée.

Si j'ai un infini mépris pour les produits issus de la littérature industrielle, je n'ai aucun dédain pour les écrivains narratifs. Il y en a de très sérieux, avec une écriture brillante, singulière et tout le tralala, je ne suis pas bornée ou idiote. C'est juste que ça ne m'intéresse pas, en tant que lectrice, de retrouver des données ancestrales, de croiser du néoclassique, du néoréalisme, des vieilles recettes qui marchent, même très bien maîtrisées. Chez les très confirmés je préfère François Bon ou Antoine Volodine aux vieux de chez Grasset. Parce qu'un Marcel Moreau ou un Schuhl, c'est quand même autre chose qu'une histoire rondement menée. Je n'aime pas les histoires et je connais mes classiques. Je n'éprouve rien si la phrase se contente de transmettre des informations, si dans chaque interstice, adjectifs ponctuation il ne se passe rien, que de l'encadrement. C'est physique, depuis longtemps. Gamine déjà ça me tombait des mains.

Si j'étais juste lectrice, lectrice, pas praticienne, ça ne choquerait personne. On se dirait la pauvre elle est psychorigide, et vu ce qui se publie ça ne doit pas être simple de se faire dix livres par mois en étant satisfaite par les actuelles sorties. Et ça s'arrêterait là.

Le souci, évidemment, c'est que j'écris aussi. Des objets jugés par beaucoup imbitables, qui plus est. Qui ne sont pas très prisés par le circuit commercial, et pas toujours soutenus, ni même réellement lus par les relais médiatiques. Alors évidemment, je dois avoir l'air d'une snob, autisme et tour d'ivoire, posture d'un élitisme qui mérite l'expiation. Et pourtant c'est très simple, vraiment pas compliqué. Il y a des auteurs et un public pour ça, il y en aura toujours, il y en a toujours eu. La fiction traditionnelle, la narration traditionnelle. Je ne m'y attaque pas, je ne les attaque pas. Mais le fait est : ça m'emmerde. J'ai le droit de le dire, et au cas où, je le rappelle, je suis quand même ici chez moi smiley d'allez donc voir ailleurs si le service ne vous satisfait pas.

Je ne suis pas une fan de Godard, mais dans Histoire(s) du cinéma il disait que la narration n'était plus, depuis le début du XXe siècle, l'enjeu de la littérature, que c'était le cinéma qui reprenait le flambeau. Et en tant que praticienne, là-dessus, je suis d'accord. Moi je ne suis pas conteuse, ça n'est pas mon travail. Mon travail, c'est la recherche. L'agencement et la langue, les outils, et investir des corps et des espaces aussi. Un livre : une expérience, un quasi compte rendu qui ne passe que par la langue.

Ce que je produis, c'est ça : Fiction, d'événements et de faits strictement réels. Si l'on veut, autofiction, d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté. (Serge Doubrovsky). C'est une démarche précise, pensée, construite, qui intègre la notion de ressenti et l'usage d'adjectifs que les analphabètes qui sévissent aux Inrocks ne peuvent juger qu'abscons. Des Tryphon Tournesol, il en faudra toujours, oui, il en faut aussi. Et nous, on ne force personne, on ne s'impose nulle part, on cherche dans notre coin. On ne travaille pas pour les ventes, les prix ou la reconnaissance. La satisfaction quotidienne, elle a lieu en huis clos, les mots dans la pipette, voir le précipité, tripatouiller pleines mains syntaxe, matières premières.

Ce qui m'intéresse, c'est ceux qui cherchent. Pas obligatoirement ceux qui ont déjà trouvé en lorgnant sur la copie du voisin. Je n'entretiens pas avec les livres un rapport de divertissement. J'ai la télévision pour ça, le cinéma grand public et les jeux vidéo. Et si j'élève la voix, c'est parce que, compte tenu de la situation éditoriale, les Tryphon dans mon genre, déjà listés par le WWF, ils ont du mal à respirer et à faire visiter le labo.

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#89

"Il ne s'agit pas que d'un échange de termes.
L'annonce est trop diluée. Je redis : la volonté collective prend la place de la liberté. L'horreur métaphysiq prend la place de l'égalité. Et L'EXP. TOT. le nom que cela prendra.

Voici les termes d'un nouveau fonctionnement.
Par un primat tout d'abord de la théorie sur l'organisation en actions qui s'effectuera après par évidence / peut s'en dire exactement le contraire/.

Discussion stratégique du président Krinien. Théoriser d'autres possibilités au faire de l'espèce. Le quotidien. L'habitude. Comment faire faire à l'espèce des actions en dehors de la logiq d'ensemble / l'objet de la discussion stratégique/. Une organisation devenant une logiq. Déterminer la logiq. Perdre l'habitude de la logiq. Balancer le texte vers une fiction. La logiq. La logiq d'ensemble. Le texte peut-il se détériorer à être une fiction. Détériorer cette sorte de logiq d'ensemble. Penser sans la logiq. Le moment où peut se saborder le texte n'étant plus crédible objet de pensée. Ce serait tellement pratique ce petit saut vers la fiction. Une supercherie bravo on y a cru. Vive le président Krinien, être en sa folie. Un monologue alors. Une lente confession. Mais cela se construit avec patience. Voir d'ici les fictions d'utopies globales. La langue compromise compromet très bien. Où cela a-t-il bloqué. A partir de quelle sensation se pensa. La légère déviation, celle qui passant s'entrevoit qu'avec peine, se singularise puis s'éprend. Donc tout s'étire du moins l'être Krinien se place en situation de l'être. Manipulé ou pas. Quand s'obtient la légère déviation d'une entité de sensations. Oui être du domaine de l'imagination la plus aigüe. La possibilité toujours offerte de prendre une forme d'écriture très libre, la langue compromise le permet d'en imaginer. Au point crucial où se dit la logiq d'ensemble n'est pas compromise par des actes incroyables réalisés sous elle, que ces actes incroyables qui sont faits par elle avec elle alors ne la compromettent même pas, cette mise en taches de la logiq d'ensemble qui fait de l'action commun tâcheron, l'état des génocides techniques dire l'histoire et l'explosion nucléaire double boum et d'agents chimiques quand ça tache la peau l'agent orange quand se déverse par avion commune sauce au nem, état de coups de machettes et de traumatismes généralisés parce que ce ne sont jamais les seuls guerriers et leurs statuts c'est ma femme vidée de ses organes c'est mon enfant crevé c'est Kroïne et son bébé en plastique tout fondu Krust humilié en toute sa matière, état de viol permanent et ce n'est pas assez il faut le faire manger l'enfant, il faut lire Eden, Eden, Eden."

Dominiq Jenvrey, L'EXP. TOT.
Fiction théorique aux Editions è®e.

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#88

Ce lieu risque de servir à une forme de communication un peu agaçante pour certains, mais vraiment très pratique pour moi. Depuis ce week-end c'est fini, je n'ai plus de temps hors travail, ça sera comme ça toute l'année. Jusqu'à fin juin. Alors je vais très peu répondre, aux mails, aux sollicitations. Je vais essayer de rester polie, mais ça ne va pas être facile, le silence est tellement mal pris, beaucoup trop d'ailleurs.

Je voudrais remercier des gens, ce n'est pas une pratique courante, enfin chez moi, j'oublie tout le temps. Je voudrais remercier les gens qui m'ont contactée ces jours-ci. Pour me dire des choses très boostantes, des choses qui aident parfois un peu, souvent beaucoup, énormément.

Aujourd'hui sur France Cu ils passaient Transhumance. J'ai eu des mails après, plusieurs, des très jolis. Savoir que l'on ne bosse pas pour rien, qu'il existe des cerveaux et des corps qui comprennent ce qui est dit dedans, des cerveaux et des corps qui ont envie d'entendre et qui pensent la même chose avec leurs mots à eux. Réaliser que ça fonctionne, que ça circule et que ça touche. Pile où il faut, pile où ça doit.

Je réponds à certaines des questions, maintenant, ici, sinon ça va traîner et je ne le ferais pas. Transhumance va sortir en Minimales, Editions Verticales, je ne sais pas encore quand, mais le contrat est en cours donc ce n'est pas du flan. Normalement, il est prévu que l'enregistrement radio soit avec. Mais maintenant que je connais un peu mieux le système je préfère n'annoncer que le texte tout seul, le cd en option. Parce que ça dure une heure cinquante, que ça fait deux cd, que je vais en vendre dix, et que je ne suis pas sûre de pouvoir imposer un tel cahier des charges. Les droits c'est compliqué, aussi. Les droits que l'éditeur doit payer sur la reprise d'une fiction initialement diffusée sur France Cu. C'est justement pour ça que j'ai laissé tombé la sortie de J'ai le souffle trop court pour 31 bougies et Le Syndrome de la Fée Clochette. Je vais les mettre discrètement dans la rubrique Chantiers Sonores du site. Je pense que la refonte se fera dans le mois qui vient, on a un petit souci de temps, mes nerds sont débordés et moi y a pas urgence.

Je suis passée par l'autre jour. Un blog repéré par Buzz Littéraire, site étrange. La revue de presse est très utile, mais l'axe générationnel fait que ce qui est mis en avant c'est surtout des auteurs de merde, enfin des gens qui se disent auteurs parce qu'ils rédigent des trucs vendus en librairie. A de très rares exceptions près. Bah oui j'en suis des exceptions, parce que je m'excuse, mais au bout d'un moment l'autoflagellation je crois que ça va aller. Je ne fais pas un boulot qui révolutionne sa race, j'ai peut-être de gros ratés aux yeux de qui voudra, mais je n'ai aucun rapport avec un toto Loréal.

J'y vais tout le temps, sur ce site. Je ne partage pas leur ligne mais je trouve qu'ils bossent bien, et puis il y a un vide. Y a bien Culture Café ou deux ou trois bricoles en dehors de Fluctuat, mais le blog d'Assouline c'est quand même très vieux slips comme dirait le TH. Et puis ça me fait rire, c'est récent je l'admets, mais vraiment ça me fait rire, le lancement des produits de saison, le sérieux avec lequel ces adorables faiseurs se déclarent écrivains, décomplexés ou très naïfs, citant des pouffes hypeuses comme si c'étaient de vrais éditeurs, mêlangeant coptation avec acceptation du manuscrit par le comité de lecture. C'est très divertissant. J'use le mot à escient. Je crois que j'ai vieilli, ou bien avec le temps j'ai compris que tout ça n'existait tellement pas que ça ne devait être pris que pour ce que c'est. La Star Ac livresque, point. Tous les ans y a des Magalie mais assez peu de Nolwen Leroy. Ceux qui restent dans la course le doivent au producteur.

Les trentenaires, ça peut pas marcher, je ne parle pas de leur parti pris, ça s'appelle Buzz Littéraire donc c'est clair. Mais vu le paysage actuel, qualitativement c'est impossible, surtout en prenant exclusivement les romanciers. En expé ou en poésie, je ne dis pas. Au contraire. Mais les trentenaires, c'est comme pour tout, en littérature comme dans n'importe quel domaine. Cherchez pas les enfants ça ne se passera pas là, génération transitionnelle, un gros souci d'outils et de vision du monde. Trop de crises dans la face et pas assez de burnes. Technologiquement périmés, attachés à des trucs qui seront morts dans dix ans. Moins dépressifs que les quadras, mais issus de la classe dominante. Je vous demande d'observer le pedigree des romanciers trentenaires qui se dandinent sur les étales. Le pourcentage de très bien nés avec papa, maman, tonton, grand-papa ou bien la vieille tante qui sont issus du bon milieu. Celui où sur un simple coup de fil on aide son rejeton à obtenir ce qu'il veut. Sa copine dans sa classe en CP, ses notes du bac avant tout le monde, un stage dans une grosse boîte aux States, un poste dans la presse ou une publication. Un éditeur qui joue au nègre, un papier bien classieux, un avaloir décent parce que Chanel c'est cher et qu'il faut s'habiller. Les trentenaires je m'en branle, les tueurs ils ont vingt ans et leur premier bouquin ils l'ont encore dans le ventre. Faudra attendre cinq ans pour que le ménage soit fait, les physiques moins sexy, les cheveux plus éparses, les baudruches dégonflées, les lecteurs fatigués. En attendant faut fuir ces bouquins à la con bourrés de névrose bourgeoise. Mais c'est une digression.

De toute façon, cette année, les romans tradi je n'en lis plus. C'est une grave décision. Je sais que je vais m'y tenir parce que j'en ai ras le bol. Je n'en peux plus du tout sujet verbe complément adjectifs très quelconques, voici un personnage et voici ses amis en voilà une histoire que de rebondissements. Je n'en ai rien à foutre, ponctuation proprette phrasé sous cellophane, ça intéresse des gens, très bien, démerdez-vous mais moi j'ai trop donné. Il faut bien le reconnaître : en tant que lectrice, je me fais chier. Mais à un point c'est pas permis.

Des fois j'ai l'impression qu'en dehors de vingt personnes il ne se passe rien. Je lis toujours les mêmes, je les attends et certains produisent peu, c'est pénible. Je parle du roman, celui qui m'intéresse. Celui qui déconstruit, celui qui interroge, celui qui sait que la littérature c'est d'abord une putain de préoccupation esthétique, celui qui sait que l'histoire ne doit rester qu'un prétexte. Un prétexte à la langue. Et puis à l'agencement, au boulot sur la tuyauterie.

C'est pour ça que cette année je ne me ferai pas avoir. Je rejoins un comité de lecture pour une nouvelle collection de poésie. C'est une idée de Bernard Comment et ça me sauve bien le cerveau. Mon cerveau de lectrice. Celui qui n'en peut plus de lire des pièces de théâtre complètement pécraves et même pas adaptable dès la toute première ligne, celui qui n'en peut plus de coller des C- sur ses fiches de lectures. J'ai envie de lire une langue. Singulière, chaque objet. Des textes qui violentent, qui sont dans le ressenti, le ressenti des mots assemblés dans un but parfaitement pensé ou complètement vomi. Plus des fictions minables, il y en a partout, il n'y a même que ça, des grandes fictions minables qui s'imposent collectives.

Donc. Je suis passé par là, le blog de ce jeune homme, les commentaires aussi. J'ai répondu un truc mais il y a eu un bug, aucune validation, ma réponse pas en ligne. Je ne disais pas grand chose, pas grand chose d'important. A part que c'est bien mieux, que ça fortifie plus quand ça vient des lecteurs, comme ça et sans raison. Je crois que j'ai ajouté aussi une blague pourrie sur les Inrockuptibles, Sylvain B. l'homme qui croit avoir sauvé la gauche aux législatives, et Nelly K., la femme qui pense que l'histoire littéraire commence en 1990. Un truc du genre, plutôt très vrai. Tellement que c'était pas la peine.

A part ça cet hiver on va adapter Les juins ont tous la même peau avec Dorine_Muraille pour un Signature/Radio France. Je vais lire, il fera la musique. Il est possible que je chante un peu. Il oublia d'oublier d'oublier avec une voix de crécelle ça peut faire drôlement peur. On va bien s'amuser. De toute façon cette année que ce soit clair : quoi que je fasse, je vais m'amuser. En faisant chier le plus de monde possible. Et ça ne fait que commencer.

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#87

C'est enclenché. Je travaille pour de bon sur un nouvel objet. Pour les Editions Naïve, donc. Rendu décembre, sortie en mars. La dernière fille avant la guerre, je suis sûre de l'appeler comme ça après quelques hésitations.

"Ca fait comme du chagrin qui grimpe, un chagrin aux syllabes sèches et tressées de ronces. Je n'habiterai pas en Indochine. Mon épiderme ignorera tout du souffle alangui des rizières, des égratignures de l'encens, de l'aigu du frisson qui précède l'envoûtement. Je ne connaîtrai pas les dahlias, ni les automnes qui singent l'hiver : mon passeport n'est pas validé.

J'ai été si naïve, persuadée un instant au tempo éternel qu'il suffisait la foi et la bonne volonté. Une croisière vers la rédemption, prédestination pathogène aux récifs du débarquement : mes yeux se sont cillés d'échardes, au pont je ne fus que cécité.

Je suis restée passive, emmitouflée peau d'ours mitée d'accords mineurs, enorgueillie, souveraine en mon affranchissement. Je n'irai pas en Indochine. C'est comme ça et pas autrement.

Il était une fois une histoire, celle d'une foutue malédiction. De ces châtiments moites qui vous engluent d'exil et d'innocence coupable. Un fléau, une fatalité. Je suis la chèvre, femelle du bouc, la trachée prompte aux sacrifices, l'œil distrait, le sabot fendu. Mon larynx clochette l'anathème, en toutes circonstances et tous lieux. Je ne serai pas en Indochine et je sais que ce n'est pas tant mieux.

Il est possible que je pleure, que je sois en train de pleurer. Que j'ai envie de tuer, en moi, un quelqu'un quelque part ou bien un quelque chose. De constitutif, semble-t-il. Calcifié grappes d'étoiles au creux de la moelle osseuse. En mes entrailles ma main plonge apnée opiniâtre mais rien ne m'en revient, que de la cendre chaude.

Je resterai à l'Est, rien ne sera nouveau. Murée chant des pèlerins ma langue jamais ne sera dans la bouche du prophète, j'ai raté l'examen et ma conscience s'effrite. Je ne traverserai aucun village, toujours je serai affaiblie.

Je voulais juste me fondre dans la marqueterie. En devenir un carreau, laqué et tout petit. Un fragment de centimètre, miroir superficie l'œil gauche d'une alouette, la tiare d'un paon peut-être. Le reflet du volcan. Je n'aspirais qu'à être une spinule palissandre, faire partie du décor, déposer mes cartons. Cela fait si longtemps, plus de deux décennies. "

C'était les premiers paragraphes, pour la suite il y a du boulot.

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#86

Des fois je ne sais plus trop quoi faire pour qu'on comprenne ce que je veux dire. Alors je fais du cut pur, reprise du document, de la source initiale. Comme par exemple le Prix de l'Institut Danone décerné à un projet d'étude visant à "mieux comprendre comment se mettent en place certaines préférences gustatives et comment certains facteurs dans l'histoire biologique de chaque individu peuvent avoir des conséquences physiologiques, comportementales, voire même pathologiques." Ca me semblait plus efficace que de paraphraser mignonnement, et puis ça excluait la piste paranoïque. Mais bon, visiblement y a des gens qui pigent pas le rapport entre l'industrie agro-alimentaire et le biopouvoir.

C'est là que je me dis que si on avait un système d'e-book relié à internet, ils seraient plus clairs, mes bouquins. Juste pour foutre des liens qui clarifiraient le tout. Parce que ce qui est pénible, quand on fonctionne à l'intérieur par analogies, c'est que plein de lecteurs se cassent la gueule à force de marches mal éclairées.

Question. Est-ce que c'est mon problème, en imaginant que ça en soit un. Pas sûr. Peut-être même que certainement pas.

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#85

23 août donc ça y est. Ca ne relève plus du buzz, les premiers papiers tombent. Pas les vrais papiers, pas ceux de fond. Des notules dans des féminins, dans les magazines des annonces. C'est vraiment très bizarre, je le vis chaque fois différemment, mais cette année il y a un truc, un truc qui rend les choses infiniment moins lourdes.

J'ai été très fébrile, quelques heures paniquée, ci et là j'accumule je dirais un jour et demi. Un jour et demi disséminé, des cycles brefs, par dix minutes. Je n'ai pas guetté, je ne guette pas. J'attends en faisant autre chose, c'est presque comme si je n'attendais pas, du coup.

Ca me surprend vraiment, parce que je suis investie, c'est clairement pas le problème, je suis sincèrement touchée par les retours quand ils viennent, je me renseigne sérieusement pour chaque invitation, je vérifie avant d'accepter, je tente de m'organiser au mieux, préparer si possible une intervention carrée, adaptée. J'ai neuf dates de bloquées, jusqu'à fin octobre des lectures de prévues. J'ai jamais vécu ça, c'est évident.

Mais déjà avant les premières traces, les premières manifestations d'intérêt qui rassurent, je n'étais pas à vif. Ca fait deux jours que ça m'obsède, le comment ça se fait que ça va. C'est pas normal. Mais peut-être que si.

C'est dans l'enjeu qu'est la réponse. Avant, je crois bien que mes livres, j'avais que ça,en fait. J'étais peut-être bien que ça aussi. Maintenant j'existe, ça, ça change tout. Si le bouquin tout le monde s'en branle, j'ai un dispositif de vie qui en soit neutralise les dommages potentiels plus que collatéraux. La rentrée littéraire est un rituel de la République Bananière des Lettres, ma fiction personnelle n'en sera pas affectée. D'autant qu'elle est vraiment trop jolie en ce moment.

L'enjeu n'est que professionnel. Mais fallait être construite et surtout protégée dans son quotidien le plus intime pour pouvoir en arriver là. Le livre est fait. A quoi bon rester aux aguets, les espaces offerts ne seront là que pour l'expliciter. Or ce que j'ai à dire sur la télévision, si j'ai choisi le roman expérimental comme support c'est pas pour rien. Le temps de l'écriture est achevé depuis juin. Le chantier sera fini le 11 septembre, dernière performance à la soirée Verticales, les bandes sont presque toutes en ligne, J'habite dans la télévision est une affaire classée. Ce qui peut être transmissible ce passe via le texte, ou via les bandes sonores. Je ne maîtrise pas la réception, alors la scrupter ne sert à rien.

Je ne dis pas absence d'affect, ou contrôle interne permanent. Je dis juste : le temps présent n'est plus celui de l'écriture, le temps venu n'est plus le mien, il appartient au commercial et à la fiction collective. Les parenthèses seront les lectures publiques et les éventuelles tables rondes, parce que là c'est le temps du texte. Je vais me promener dans ce temps là, ce n'est pas le mien, je ne dois pas le subir. Je ne peux pas être affectée, de fait je le comprends, et je n'en ai pas le droit.

J'ai commencé le roman pour Naïve, sur Indochine. Comme d'habitude je tourne autour et je dois speeder par manque de temps. Le forum reprendra bientôt, faut que le roman soit sur ses rails sinon c'est trop de stress en même temps. La bulle est transpercée trop d'heures par jour, l'autisme est nécessaire mais à peine négociable, je dois anticiper. Le temps de l'écriture et puis le temps social. Je crois bien qu'il est là, l'enjeu professionnel.

Dans Télérama justement il y a une enquête là dessus, sur le fait que "les intermittents ont un statut mais pas les écrivains". Bon. Les intermittents, c'est pas franchement le rapprochement dont je rêverais. Déjà, le statut des intermittents, si je trouve ça très logique pour tous les techniciens, pour les acteurs, les comédiens aller toucher les assedic ça m'a toujours laissé songeuse. Je vois bien le plan à l'agence du coin, écrivains à l'ANPE. Je suis entre deux livres, merci de me financer afin que je poursuive en toute quiétude mes choix de vie non aliénants. N'empêche.

Cette année je suis tranquille parce que l'ego n'a plus de blessures à panser, et la seule chose que je voudrais ce n'est pas de la reconnaissance, vraiment juste être prise au sérieux. Pour que ça me permette de ne pouvoir faire qu'écrire quasi exclusivement sans rebouffer les murs. Et ça, c'est super compliqué.

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#84

Je la repoussais parce que j'avais disparue point à la ligne mais fallait bien s'y mettre, donc la voilà, bâclée mais la voilà, la mise à jour. Depuis qu'Igor et le Baron bossent sur mon nouveau site, je suis vraiment d'humeur laissons les lieux en friche, mais à force je suis déjà limite en retard. Donc adieu vaches cochons et Civilization, oui, adieu Warlords je t'aimais bien.

S'y mettre c'est à dire. Le contenu du site par petits bouts c'est fait ou presque, autant guetter le nouvel outil. Et puis il me manque un tas de trucs. J'ai décidé de détailler et tenir les Actus à jour, tant qu'à rentrer les infos dans l'ordi, le faire une bonne fois et pour toute. Mais je sais pas qui quand exactement l'horaire le lien les gens. Je finis une bande sonore de plus, du coup.

Je vérifie mon dossier, tout ce qui est mis de côté. Je trie, je remonte, je refais, je fais. Page extensible, ne pas laisser traîner au delà du raisonnable, le triturage peut être infini. Evidemment je ne vais pas non plus gaver la page avec des heures de mp3. Ok. Mais d'un autre côté, j'ai encore plein de matériel. Qui ne sera pas recyclable, faut même pas y penser. La page net c'est un piège, on ne peut pas la tourner, la tourner physiquement, alors c'est super dur de se dire juste je valide, c'est clos, hop, autre chose. Je dois monter un peu ou jeter. Ne pas trop retravailler sinon ça n'a plus de sens. Passer à autre chose, aussi.

En attendant que le site soit complètement refait, ce qui ne va tarder, la Pièce 17 bis est désormais consultable.

Je voulais attendre que tout le site soit en ligne, mais comme le bouquin sort je sais plus si c'est le 21 ou le 28 mais quelque chose dans le genre, je suis bien obligée de balancer la page sinon, quand même, c'est pas poli.

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#83

Là tout de suite, faut savoir que je ne suis pas contente mais alors vraiment pas. J'ai besoin du Château de Kafka dans la minute, c'est pour le travail et bordel de merde quand on a besoin d'un texte dont l'auteur est plus que décédé, qu'on a plus le livre chez soi et que le vendeur de livre est fermé, on fait comment pour avoir accès à la littérature, je vous le demande. Il est possible que je n'ai pas chopé les bons sites. Mais ce qui est certain c'est que même avec ma carte bleue et une bonne connexion je dois attendre demain. Eh, elles sont où les voitures qui volent smiley de lassitude.

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#82

Ca ne va pas rester en ligne longtemps, parce que ça va être publié aux Editions Thierry Magnier d'ici peu. Il s'agit de la Leçon de littérature d'Antoine Volodine, et indiscutablement, ça le fait grave.

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#81

Dix jours ce n'est pas grand-chose mais bien optimisé ça relève du suffisant. Devise appliquée scrupuleuse : à chaque problème sa solution. C'est plus qu'un mantra depuis un an et ça marche bien mieux que le chimique. Les attaques de panique, le Séropram est là pour les neutraliser, mais ce que je voudrais à terme ce n'est pas qu'elles s'avortent, c'est qu'elles n'existent plus. A chaque problème sa solution, ça marche plutôt pas mal, dispositif mental très proche du click and play, distanciation obligatoire, le système limbique ferme sa gueule et les neurones s'en portent mieux.

J'ai trente-trois ans. Le risque principal de la trentaine entamée, je le connais parfaitement. Des options de vie sont verrouillées, les barbelés peuvent être blessants, certaines clefs restent hors de portée, d'autres sont égarées dans les douves, des coffres enkystés triples tours le revers, les pénalités, la sortie des donjons par la porte de secours ça ne rapporte pas. Et tout ce paie un jour. Chairement puisqu'en kilos. La partie est trop avancée pour envisager bien des choses, des choses comme des cheat codes en deus machina ou une arme magique transmise par l'auxiliaire au détour d'un plateau. Il y a des types et des degrés de compétences qui ne relèvent plus de l'envisageable, il faudra donc combiner sans.

On peut rebooter, c'est vrai, bien sûr et heureusement. De manière générale. Reprendre un nouveau personnage, redéfinir un environnement, une temporalité externe et intérieure, le champ d'interaction, la thématique des quêtes. Mais le biotope me convient, la narration aussi, les PNJ, les autres joueurs. Ca fait sept ans que j'ai commencé, la prise en main n'était pas simple, j'ai reconfiguré des tas de fois et perdu très gros aux enchères. Pourtant c'est là que ça se passe, pour moi. C'est ce jeu là, c'est évident. D'ailleurs j'ai décidé de poursuivre. Poursuivre à la trentaine entamée, le risque principal, je connais la chanson. Couplets rancœur, refrain regret : on appelle ça la frustration. Dans le crâne ça confit et après le sens critique il est tout ensuqué, on ne peut plus penser et encore moins agir, juste produire un crachin d'aigreur, avoir la voix d'un ciel breton et l'âme recouverte de paraffine.

Alors. A chaque problème sa solution. Explorer d'autres niveaux sans changer de serveur nécessite réflexion et une boussole psycho-géographique. Analyse des points d'expérience. Comptabilisation fromagère des savoirs et des faire et des intransitifs. Redéfinition des objectifs, redistribution des campements et recensement des effectifs. Et puis, surtout : tenter d'améliorer le gameplay.

Le deuil des devenirs il ne fait pas souffrir et finalement l'orgueil n'en est pas affecté. Les étages interdits, trop hauts, circuit bouché, quel que soit le domaine sur lequel l'immeuble s'érige ce n'est plus un problème. Creuser une solution, se demander comment faire disparaître la terre, regarder Cthulhu bien en face et s'en faire une descente de lit.

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#80

J'habite à présent dans un chiffre. Je suis un petit 1 composant le très gros 683. J'habite dans la télévision est un roman à paraître en septembre 2006. Dans la machine comment ça se passe, à présent que mon éditeur est hébergé chez Gallimard, je me demande alors j'observe. Et je compare, évidemment. Avec les rentrées précédentes, vécues ou seulement racontées. Pour l'instant je note le confort, une sensation sécurisante, tout se passe vraiment dans les délais et aucune hystérie ne pointe. On me préserve des clapotis.

Vendredi c'est prévu, le hall rue Sébastien Bottin, la pièce les piles et les envois. La liste des journalistes, quelques épreuves ont circulées, assez peu, 683 romans on arrête les conneries, la surenchères des starting blocks démarrage tête à queue ensablures dès juillet, ne pas en rajouter dans les photocopies. Je ne suis pas lucrative, je ne cause pas de pertes mais ça ne va pas plus loin et ça ne va pas changer. Je figure parmi les 683, on me l'a accordé, ajoutons proposé. Je porte les couleurs Verticales en septembre, je suis un Chocobo vaillant. Je n'ai pas le choix des armes mais je trotte où je veux et cela me suffit.

Le livre existera, et quand cessera l'automne il s'en ira s'échouer dans les entrailles d'un chiffre beaucoup plus effrayant que 683. Un chiffre non quantifiable, celui qui correspond au nombre de romans publiés dans une langue qui s'appelle le français. Après ça c'est marrant, mais le putain qu'est-ce que je vais foutre comme phrases clefs ce coup-ci pour les dédicaces, ça ne m'angoisse plus aucunement.

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#79

C'est beaucoup plus qu'une mise à jour. C'est une sorte de validation. Générale et particulière, avec plein de pluriels dedans. Samedi 24 juin 16h30 : amour et tamanoir. J'épouse un tauren de la horde à la mairie de Choisy le Roi. Je dis oui fermement, Igor précise tes yeux étaient non dans les miens mais fixés aux pupilles de la récitante républicaine. De la représentante de la fiction collective, section kafkaland, bureau des Marianne incarnées. Cellule constituée, mutation de la signature. Eté 2006, un seuil supplémentaire, ma fiction se mêle à une autre, chapitres communs, glossaire tourgueniste. Samedi 24 juin jusqu'à dimanche matin. Des signes extérieurs de. Affirmation et tris, déclarations, attribution des. Ce n'est pas que faire un point. C'est les relier entre eux et puis tirer des traits. A la fin sur la feuille ça fait comme un dessin un peu géométrique, ça donne votre profil, le mien en l'occurrence.

Il ne faut pas mentir, ça ne servirait à rien. Il y a sept ans et poignées près, les souvenirs, la cérémonie. Rien de vraiment parasitant, quelques petits flashs comparatifs sur les accessoires du rituel, ses acteurs, sa dramaturgie. Et des données fondamentales aussi, évidemment. La distance abyssale, de l'amusement face à la luxuriance des antipodes ; j'ai trouvé ça très surprenant. Les blessures savent mourir sans laisser aucune cicatrice. J'en suis désormais persuadée. C'est que mon corps me dit et cette fois je l'écoute. Je le crois, il dit vrai. Ca ne suppure plus nulle part. Ce soir encore, j'écrase la pulpe de mon index au creux de diverses jointures, plus le moindre grincement ni lancement tétanos.

C'est comme si c'était fait depuis avant que ça commence, avec Igor, c'est tout. Là réside l'inédit de la situation et peut expliquer le reste. Je dis : ciment. Je compte les pierres. J'aimerais du temps pour détailler. Pour détailler les pierres, les matériaux choisis et puis leur emplacement. L'agencement de la craie et des carrés de marbres, les trompes l'œil et les perles de geais. J'habite dans un corps soit, mais désormais surtout dans ma propre fiction qui en recoupe d'autres, en des lieux définis, d'une syntaxe commune. Bienvenue dans mon histoire. Où personne ne me dit en bas d'une maison qui ne peut qu'être squattée bougez pas j'ai trouvé le père de la mariée.

Digression nécessaire. Sans vouloir culpabiliser personne, à part les immondes raclures acéphales rédigeant les documents administratifs et cela va de soi ces enculés de propriétaires et ses fils de putes de banquiers sans oublier tous les employés de l'Education Nationale de leur race maudite, être orphelin c'est super chiant. On se dit en vieillissant, en s'éloignant de l'école, des machines à café et des gens éperdus de valeurs traditionnelles qu'on va y échapper, qu'on ne va pas payer jusqu'à la fin de ses jours, la facture de la balle commence à être élevée et le crédit épuise. Mais ça ne s'arrête jamais. On peut aménager l'espace temps à loisir, poser des tas de filtres, éliminer les sources d'acide potentielles, c'est au fer rouge et pour de bon. Traçabilité exigée, origine élaguée souligne le stabilo. Souvent j'étais très en colère. Contre l'entêtement de la plaie, la grossièreté des stratagèmes de protection, aussi.

Eté 99, la mariée n'a pas de père. Juste une rue à remonter, mairie, puis sens inverse, village à traverser. Devant la porte de la maison, un réflexe, un conditionnement de classe, peut-être génétique, trouver le père de la mariée. Un type. Un ami de la mère du mari. On me pose à son bras, je suis la poupée automate, je trotte, je suis complète car robe blanche voilages amovibles, escarpins satins crème et père de seconde main. Cela suffit amplement. Je regarde la carte. 1999 il est clair que je la prends pour le territoire. 1999 je suis un personnage de fiction certes, c'est un fait établi, oui j'étais déjà là. Mais d'une forme différence. Parce qu'encore tracée par d'autres, dessinée par d'autres non bien pire : écrite pas d'autres, un rôle des lignes combien de lignes, je n'étais qu'otage en leurs histoires. Qui ne m'intéressaient pas tellement. Et qui me faisaient un mal de chien. Toutes, invariablement.

J'aurais voulu du temps, reprendre les annales du chantier, retrouver la lettre de l'autre timbrée d'encroûtée Je vous espère heureuse et accomplie, cochez les petites cases, danser le twist de la revanche, lister les rancunes à solder. Mais je dois aller vite, j'ai du travail, impératifs, distribution du temps de cerveau, accomplissement des taches par ordre prioritaire.

Eté 2006, des marches une pelouse. Ma robe est rouge, jupons en tulle, corset. Je ne pensais pas. Je vivais. Je ne me disais pas : voici ce qui sera un souvenir, avec quoi vas-tu le graver. Eté 2006, je suis un point c'est tout. Photos. On appelle la famille du marié. J'enchaîne. J'exige mes parents putatifs. Ils sont trois, une mère et deux pères. Imaginaires, non réels. Famille fictive, officiellement fictive. On ne joue pas à la famille, et Œdipe n'est pas concerné. Il n'y a pas de liens, il n'y a pas de sang, il n'y a pas de devoirs. Juste une langue commune. Et une grammaire bien verticale, du clinique, du rigide, de l'éthique au stylet.

Eté 2006, c'est le soir, mardi 27 juin. J'ai achevé la chanson de Jean-Luc le Ténia. Fini les sept premières minutes de la bande son définitive de J'habite dans la télévision. Jeudi, lecture à Zadkine. Dimanche la conférence. Refonte du site prévue, amorce du projet sur les semaines suivantes. Mi-juillet 15 jours de vacances, sans connexion ni même ordinateur. Ca me fera du bien, mais je me sais déjà et désormais en forme.

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