#279
J'ai fait une pause. Une vraie, une longue, sans écrire lire ni faire de son. Ou presque. J'ai observé, scruté ma vie, constaté que mon Je rapetissait. Mon essai prônait le contraire, quand j'ai relu le manuscrit j'ai ressenti le décalage entre l'écrit et le quotidien. Je ne peux pas me permettre de ne pas être cohérente, ça invaliderait tout, ma démarche, mon propos, tout ce que je défends, tout ce en quoi je crois. Alors le corps s'est levé, ce corps que j'habitais de moins en moins. Une pulsion salvatrice, une vraie pulsion de vie. J'ai fait mon sac, je suis partie. A présent je suis seule et tiens à le rester.
Je travaille de nouveau. Une lecture performée avec un musicien pour le 25 janvier à la Fondation Ricard. J'ai repris un texte assez ancien qui s'appelle Je suis le 21, j'ai ajouté des tercets entre chaque paragraphe. C'est un texte que j'aime bien, paru dans un recueil, je n'ai jamais eu l'occasion de le lire en public. Avec Yoann Romano, on cherche encore un peu, mais on a presque trouvé. Il jouera de la basse en live, les sons des machines seront préenregistrés. Demain nous répétons.
Je suis un peu en retard quant à la nouvelle liée à ma résidence au Lutetia, à paraître dans un livre consacré au centenaire de l'hôtel aux Editions Cadex. Mais bon, j'ai mon début, ma trame et puis ma chute. Ca devrait aller vite, deux nuits, je pense.
J'ai compris que Juste après Cassiopée était non pas un roman, mais le texte de l'oratorio que je vais faire avec Aurélie Sfez. Pour ce qui est du roman, je n'ai pas encore le titre, et j'hésite entre plusieurs axes, tous autofictifs. J'ai mes deux premiers paragraphes, ce n'est pas encore assez pour que ça me rassure, mais le chantier est lancé.
TINA dernière mouture est sortie il y a peu. Dedans, il y a mon entretien avec Jean-Jacques Schuhl. Tout bon lecteur de Raymond Roussel ne peut faire l'impasse sur la première partie d'Entrée des fantômes. Tout bon lecteur tout court, d'ailleurs.
Je fais mes premiers pas d'éditrice officielle et non juste de passeuse avec la parution de Victoria, tragédie contemporaine de Félix Jousserand, dans la collection Et hop créée par Eric Arlix aux Editions IMHO. Je l'ai rejoint il y a quelques mois. Je reparlerais plus en détails de ce livre ici. Le fait est qu'il me tient à cœur.
A part ça, si vous connaissez quelqu'un qui loue un petit deux pièces non meublé à Paris, n'hésitez pas à me contacter. J'ai donné un mois dans la colocation, j'enchaîne sur la sous-location, j'aimerais bien un truc rien qu'à moi histoire de récupérer mon chat et de me poser pour de bon.
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#278
C'est vendredi, la nuit, la performance au Mac Val c'était la semaine dernière. Ca c'est très bien passé et il y avait du monde. Le marathon est terminé. Désormais je travaille sur Juste après Cassiopée, à mon rythme. Là, c'est la phase de recherche pure, les premiers tâtonnements ; définition des personnages, de l'intrigue et surtout l'ébauche de la structure. Je la voudrais complexe, un peu ludique. J'hésite à tresser une trame autofictive en plus, ça peut parasiter l'histoire. Difficulté à me dire que je vais construire une histoire, cette fois. Mais ce n'est pas parce que je viens de finir un essai sur l'autofiction que je dois être prisonnière du genre. J'avais prévu depuis longtemps de travailler sur ce projet de roman où le Je ne serait pas le mien, où les Je seraient des voix autres, pas vraiment étrangères, mais construites de toutes pièces avec des bouts de moi, pas seulement des bouts de moi, imaginer davantage, projeter, aussi. J'ai envie de fabriquer un objet plus proche de Certainement pas que des livres autofictifs déjà commis.
Mon plan se voit toujours modifié en cours d'écriture, je crois que c'est impossible de s'en tenir à ce qui est prévu, on est toujours rattrapé, dépassé, par le flux. C'est justement ça qui est excitant : savoir que l'on ne peut pas savoir. Ni comment au final sera l'ouverture du livre, et encore moins à quoi ressemblera le chapitre final. Ce que je vis en ce moment, c'est de loin ce que je préfère. Je tourne autour de mes thématiques, je dessine, gomme, rectifie les traits de mes personnages, je détermine les lieux où se dérouleront les scènes. Je dois prendre des décisions fondamentales, aussi. Les descriptions, par exemple. C'est mon point faible. En tant que lectrice, sauf chez Balzac, ça me gonfle au-delà de l'entendement. En tant que praticienne, je suis nulle en description, je ne prends aucun plaisir à l'exercice, passe des heures sur deux paragraphes pour n'en garder qu'une ligne, du coup ça sent toujours un peu la sueur et le contreplaqué. Mais je ne suis pas certaine qu'il soit absolument nécessaire que j'améliore ce point, je veux dire que je devienne capable de faire des descriptions traditionnelles. Sauf que du coup, pour planter le décor et les persos, va falloir trouver des astuces, des formes. Alors j'essaie des trucs. Pour l'instant c'est très moche et ça ne fonctionne pas bien.
J'ai des pistes, quand même. Un système qui pourrait marcher, mais pour ça il faut que je l'applique concrètement, que je fasse plusieurs feuillets pour vérifier si ça tient le coup. Certaines intuitions doivent être immédiatement vérifiées, il arrive d'avoir une idée formelle très forte mais qui ne tient pas la route quand la langue vient à être injectée. La langue, d'ailleurs, j'hésite encore. Baroque vs clinique, deux voix donc deux styles bien distincts. La question reste : doit-il y avoir un narrateur omniscient, et comment le faire intervenir.
Bref, je m'amuse bien. J'ai un an pour écrire ce livre, j'ai dégagé le temps qu'il faut, plus que d'habitude, d'ailleurs. J'ai décliné toutes les propositions d'interventions, quel qu'elles soient, pour les mois qui viennent. J'ai envie d'être hantée par ce projet, comme ça avait été le cas avec Dans ma maison sous terre. Jusqu'ici, le maximum que j'ai mis pour un roman, c'est sept mois. En général, je passe quatre mois sur un livre. Je ne fais que l'écrire, en autiste absolue. J'ignore comment ça va se passer avec celui-là. Si je vais m'enfermer ou si je serai capable d'avoir une vie sociale en parallèle. Ca va dépendre de quoi je vais devoir me nourrir.
A propos de vie sociale, le prochain Mycroft aura lieu le 17 décembre. J'ai décidé de faire quelque chose de plus amusant que d'habitude. Du coup, il va se passer plein de trucs. Ce sera une soirée baptisée Le bon esprit de Noël. Chacun doit apporter un livre de poche qu'il a envie de faire découvrir. Il est conseillé de venir avec son livre déjà empaqueté, sinon je vais faire atelier papier cadeau comme une truffe en début de soirée. Mais bon, je vais prévoir quand même. De 19h à 20h, on entasse les cadeaux sous le sapin qui sera de petite taille rapport à celle de la galerie. De 20h à 21h, je ferai deux lectures, des extraits de La vie sur terre de Baudouin de Bodinat, lectures qui ouvriront les deux sets d'un concert très unplugged donné par Jean-Luc Le Ténia, dans la mesure où il n'y a pas de micro. Mais chacun sait que Le Ténia a la voix qui porte. J'ai demandé à Jean-Luc de choisir ses chansons les plus drôles : le texte de Bodinat étant à se pendre, s'il interprète ses jolies chansons tristes je vais être responsable d'un accroissement de suicides dans le XIème arrondissement. Après le concert de Jean-Luc Le Ténia, il y aura un live de Toog chez Udo. Les deux univers musicaux n'ont rien à voir, Le Ténia sera en guitare sèche, Toog est plus électro-pop, mais il y a une fausse naïveté qui les rassemble. Enfin je trouve. De toute façon j'ai envie d'essayer. L'important c'est que des livres et des textes circulent tout en passant une chouette soirée où les gens se rencontrent autour de la littérature.
C'est vendredi, la nuit, je ne suis pas chez moi. Je suis en résidence pour cinq jours dans un lieu assez particulier : l'hôtel Lutetia . Je dois écrire une nouvelle qui s'y passe, pour les éditions Cadex. Nous sommes trois auteurs à faire cette expérience. J'ai pris le parti de ne pas quitter l'hôtel de tout le séjour, pour être en totale autarcie. Je vais visiter les recoins, les cuisines, discuter avec le personnel et consulter le livre d'or, je suis arrivée en fin d'après-midi, je ne sais pas encore vers quoi va tendre le texte. Je pense que j'y verrai plus clair demain, je voudrais écrire le texte sur place, même si j'ai un délai de quinze jours pour le rendre. Je voudrais tricoter une vraie nouvelle, avec une chute. Du coup je vais devoir consulter Igor. Il est très fort en histoires et en chutes. De toute façon il est très fort. C'est mon héros.
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#277
Je commence à voir le bout du tunnel. Il me reste juste cinq à six minutes à écrire pour la perf de samedi, j'ai fini la musique et j'ai la chute. J'ai cru que j'allais devenir folle, hier. A partir de la semaine prochaine, je n'accepte plus rien avant un sacré bail, plus d'interventions, de textes de commande, de perfs inédites. Je suis épuisée, nerveusement et intellectuellement. Si je me mets quoique ce soit sur le dos, je vais m'écrouler, je le sais. Besoin de respirer un peu, de prendre une semaine off. Je rentre en résidence cinq jours vendredi en huit dans un endroit un peu particulier, j'en reparlerai.
Levée tôt ce matin, retrouvé l'envie d'écrire, réveillée par l'envie d'écrire, hier pourtant je pensais être évidée de tout. L'idéal serait de finir le texte avant de partir à mon déjeuner, mais peut-être qu'il faut que les idées décantent, on verra. Il me manque encore quelques informations pour tricoter cette petite partie du texte. Je travaille en collaboration avec Camille Ducellier, qui assure la vidéo et la banque de données sur les sorcières. Igor quant à lui récupère via eBay tous les numéros de la revue féministe Sorcières, ça m'aide énormément. Un travail d'équipe, cette perf.
Aujourd'hui je suis particulièrement en forme. Ca vaut mieux, j'ai Mycroft ce soir. La sélection de textes est faite, on lira des extraits de plusieurs livres avec Garance Clavel, des textes tous émouvants, sublimes, même, pour certains. Je ne dis pas lesquels pour que ceux qui viennent ce soir aient la surprise. On va donc faire la tombola des livres qui vous ont fait pleurer. J'ai hâte de voir le panel, dis moi qui te touche, je te dirai qui tu es.
En attendant de me décider, texte ou pas texte, répétition Mycroft ou douche direct, j'écoute ça.
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#276
C'est dans quinze jours, alors faut l'annoncer. Pour avoir un maximum de participants. C'est important compte tenu du jeu, les participants. Ca se passe mercredi 25 novembre chez Mycroft, c'est le retour de la tombola de livres.
L'idée, cette fois, c'est de faire découvrir à un autre le livre qui vous a le plus ému, voire celui qui vous a fait le plus pleurer. Chacun pourra en lire un extrait, Garance Clavel et moi, on va prévoir quelques pages de notre côté, des textes si possibles très différents, de Racine à Linda Lê, en passant par Rimbaud et Vian pour ma part. Je vais voir de quoi a envie Garance, elle passe chez moi demain.
De 19 à 21 h, on va faire ça, dans quinze jours : lire et entendre des textes qui remuent, chacun quelqu'un, peut-être tous. Transmettre son expérience de lecteur, qu'est-ce qui m'a touché, qu'est-ce qui touche. Ca ne pourra pas être que l'histoire, la langue sera en question. On va dire et entendre des langues d'écrivains, assis en tailleur chez Mycroft. Je pense que ça peut être très bien. Cette tombola va permettre de faire circuler des textes, et de partager des souvenirs de lecture. Ca fait vivre un petit peu les livres et parler de littérature.
De 21h à minuit, Niko de Mascara Disorder mixera de la cold wave chez Udo. On pourra continuer les conversations en mangeant une currywurst.
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#275
Trouver le titre a constitué une expérience maboulisante. Finalement je me suis arrêtée sur La règle du Je. Le mot autofiction apparaîtra dans le sous titre, c'est l'éditeur qui choisira la formule. Moi je verrais bien Autofiction: un essai, mais c'est peut-être lourd pour un sous-titre, il préfèrera simplement Essai sur l'autofiction, si ça se trouve. Franchement, les sous-titres, j'ai pas d'avis. C'est pour clarifier le produit, l'orienter vers sa cible, je sais parfaitement que c'est nécessaire, mais je ne suis pas très efficace.
Il me reste un chapitre à écrire. Une seconde annexe, le portrait de mon lecteur idéal. Le manuscrit a déjà fait un premier aller retour avec mon éditeur et mon comité de lecture perso. En plus de l'éditeur, je cible quelques proches ou connaissances capables de m'apporter leur point de vue par rapport à l'objet en cours. Pour l'essai, ça a été plus difficile de les choisir que quand il s'agit d'un roman. En plus l'autofiction, soyons lucide : tout le monde s'en fout complètement.
Je pensais pouvoir reprendre une vie sociale après l'essai, mais j'avais oublié que j'avais une perf prévue au Mac Val le 28 novembre. Je dois bosser dessus avec une jeune vidéaste, initialement sur la question de genre. Ce qui signifie que je suis censée encore me fader de la théorie. Seulement là, après l'essai, la théorie, je n'en peux plus. J'ai envie de tricotages en analogies, de pensée en escaliers, de mots qui rebondissent et d'un sujet plus ancré dans le symbolisme. Comme pour ma dernière perf j'ai travaillé sur le personnage de Lilith, là on va s'atteler aux Sorcières.
J'ai passé mon après-midi dans le studio 111 de France Culture. Le diptyque qu'ils m'ont commandé est en train d'être enregistré. Dans un premier temps, le volet 1, Le retour de Charly Orphan est réalisé par Alexande Plank, avec Eric Elmosnino dans le rôle de Charly Orphan, et Anouk Grimberg dans celui de Clotilde Mélisse. Ca a été très agréable, et intéressant, le dialogue avec les comédiens. La musique sera une création d'Aurélie Sfez, à partir du thème de Clotilde composé pour la BO de Dans ma maison sous terre. Elle va en studio demain. Les textes sortiront aux Editions Joca Seria en mars, je ne sais pas encore sous quel titre. Pour France Culture, Le retour de Charlie Orphan et Au Commencement était l'adverbe sont sous In texto veritas. Je pense que pour Joca Seria ce sera sous l'appellation Deux aventures de Clotilde Mélisse.
A part ça, j'ai un an pour faire mon prochain roman au Seuil, chez Fictions & Cie. Je constate que les auteurs sont pour l'instant préservés. Au niveau des attachées de presse, j'en perds une que j'aimais beaucoup, Gwenaelle Dréan, à la fois très professionnelle et extrêmement humaine. Mais il me reste Julia Polack, son assistante. J'espère qu'on ne va pas me réaffecter à quelqu'un l'an prochain sans Julia. C'est devenue une copine, elle vient même aux lectures Mycroft, enfin je veux dire, elle s'intéresse pour de vrai à la littérature contemporaine et à l'expé. Je n'ai pas encore mes chiffres définitifs quant aux ventes de Dans ma maison sous terre. Je suis a priori autour d'un petit peu plus de cinq mille. Ca m'a permis d'avoir un avaloir mieux que d'habitude sans avoir eu à demander.
Je devais encore un livre aux Editions Verticales. J'avais signé le contrat il y a plusieurs années avec Bernard Wallet. Bernard Wallet n'y est plus, j'ai un infini respect pour Yves Pagès et son travail, mais je n'avais pas de motivations pour rester. Un livre chez Fictions & Cie, un livre chez Verticales, un livre chez Fiction & Cie, ça me filait le tournis par avance. Je sors en parallèle trop d' objets dans des structures indépendantes pour ne pas avoir de maison mère pour mes romans les plus disons, traditionnels.
Le Seuil a racheté mon contrat à Gallimard, auquel est rattaché Verticales. On me dit que ce n'est pas une bonne idée de mettre tous mes oeufs dans le même panier, d'autant que le staff du Seuil va à Montrouge, et tout le tralala. Bon. Le Seuil, le groupe, c'est la crise. Mais à mon niveau, ça ne change rien. En imaginant que ce soit la pire des apocalypses, que, aller poussons bien le bouchon, soyons désinvoltes, paranoïa & Cie, Bernard Comment saute, c'est quoi la conséquence. J'aurai un toto qui ne comprendra rien à ce que je fais en guise d'éditeur, et qui me refusera un livre que du coup j'irai publier ailleurs. Trop grave. Je peux avoir un bouquin plombé à la sortie, aussi. Plus grave. Mais bon, hein le dysfonctionnement de la structure de diffusion j'ai déjà donné avec Certainement pas. La Martinière se fait racheter par un groupe pire? Je signerai un contrat chez un autre groupe pour racheter mes avaloirs à Danone, que voulez-vous. C'est déjà le bordel. J'ai connu deux éditeurs hébergeant qui ont fait faillite, j'ai participé à des comités de lectures pour des collections avortées, je vois tout le monde ramer et j'ai arrêté de m'acheter des escarpins.
Ne plus avoir un pied chez Gallimard, c'est se couper de Folio. Mais de toute façon je ne vends pas assez Les Mouflettes d'Atropos et Le Cri du Sablier, ils en n' ont rien à foutre de me mettre en poche, chez Folio. Les auteurs de chez Verticales qui finissent en Folio, c'est les classiques et les bancables, pas mon profil. Au moins chez Fiction & Cie, ça finit en Points Seuil. Parce que chez Points Seuil, ils s'intéressent à mon travail en dehors des chiffres. Les Juins ont tous la même peau, ils savaient que ça vendrait pas beaucoup, mais ils sont contents de l'avoir publié.
J'ai donc un an pour faire un roman. Ce roman sera Juste après Cassiopée, et sera une histoire d'amour. Puis ce roman sera décliné en oratorio. L'oratorio sortira peut être juste en cd ou en livre-cd, je n'en sais foutrement rien. Ce que je sais, c'est que je vais d'abord écrire le roman, inventer une structure narrative bien complexe, me prendre la tête comme pas permis. Je peux prendre mon temps, et je ne vais pas me gêner. Je ne me mets plus de chantiers annexes sur le dos, je finis novembre sur les Sorcières, et en décembre, je passe à Cubase. Une pause d'un mois, ça je vais m'y tenir.
En attendant il y a TINA, demain j'interviewe Jean-Jacques Schuhl.

#274
C'est parti pour une apnée de 48h. J'ai un handicap, le corps a fait exprès pour rendre la tâche plus ardue, une crève. Pas trop grave, qui se dissipe peu à peu. Mais bon, une crève quand même. Fièvre et froid dans les os. Ca dissout la montée d'adrénaline, c'est dommage. Je crois que j'aime ça, de toute façon c'est la seule explication rationnelle. Je suis systématiquement en charrette, parce que j'aime ça. Assume-le cocotte point final. Là, je suis au bord de la catastrophe. Des tonnes de notes absolument partout, un problème de structure qui vient juste d'être élucidé, une cinquantaine de pages à écrire, à écrire pas à rédiger. C'est officiellement la panique, le plan d'urgence est lancé dans la Maison du Bonheur, le mot bouclage clignote au-dessus de mon bureau. Je suis passée par tous les états, l'abattement, la paralysie la plus complète, la crise de nerfs, la crise de larmes, et puis ensuite un apaisement. Genre mais comme c'est étrange, j'ai déjà vécu ça il n'y a pas si longtemps et ce coup ci c'est encore pire. Seul un deus ex machina pourrait me sortir de là au secours esquimau. Seul un deus ex machina, seulement il ne pourra venir de l'extérieur. La solution consiste donc à provoquer la phase maniaque et à la maintenir. Depuis le temps, j'ai quelques astuces. Le but est de canaliser le flux sur le chantier à terminer. Jusqu'à présent, ça a toujours fonctionné. Et je trouve ça extrêmement agréable, en plus. Pouvoir se taper sa phase maniaque à donf, sans emmerder toute la région, tout en finissant un objet. De l'optimisation d'être bipolaire.
J'ai enfin compris pourquoi je ne pouvais pas défendre l'autofiction telle qu'on l'entend : je n'entends pas le mot pareil. Problème d'écoute, oreille interne. Dans autofiction j'entends la notion de langue à 70%, parce que je suis la définition de Doubrovsky, pas celle du Petit Robert. Dans la série titre à la Massera, on pourrait lire ici : la meuf qui se rend compte que l'autofiction dedans y a plein de livres qui ont un problème de contenu. Mais heureusement, l'axe est ma propre perception de l'autofiction, La Maléfiction, le titre. Donc bon, ça ne change pas grand chose. Si ce n'est qu'il faut de fait radicaliser l'aspect littéraire. Mettre concrètement de la maléfiction dans l'essai. Ecrire, pas rédiger. Donc deux jours de off complets à venir. Et effectivement oui, être en absolue autiste sur word, c'est définitivement ce que je préfère. Même si je serai très contente de revoir tout le monde chez Mycroft le 21. Après c'est rebelote pour dix jours. Je dois rendre le manuscrit définitif à la fin du mois.
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#273
Relu Paradoxia de Lydia Lunch pour la soirée No wave du 21 octobre chez Mycroft. J'en aime infiniment l'exergue : "Aucun nom n'a été changé afin de protéger les innocents. Ce sont tous des putains de coupables".
Travaillé à l'essai sur l'autofiction de nombreuses heures, j'ai dépassé la panique liée à la dead line qui se rapproche, ça va être chaud mais jouable. Je ne travaille pas l'essai comme je travaille mes romans, maintenant j'en suis certaine, je constate. Tous les chapitres sont entammés, plan détaillé interne, je suis obligée de savoir parfaitement où je vais, pas de place pour l'impro lyrique, pas le lieu. J'aurais acquis pas mal de trucs niveau méthodologie en route, même si c'est un essai totalement littéraire, pas universitaire du tout.
Trouvé une citation de Philip Roth : "Le vrai écrivain n'est pas celui qui raconte des histoires, mais qui se raconte dans l'histoire. La sienne, et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit". Je vais l'utiliser dans l'essai.
Un dernier extrait de We are l'Europe de Jean-Charles Massera, après j'arrête, sinon je vais recopier tout le bouquin.
"La nana qui trouve que des fois t'es quand même barré dans des trucs pas très intéressants
- Des fois t'es quand même barré dans des trucs pas très intéressants non ?
- St-à-dire ?
- Bah j'sais pas quand tu sors tes ptites vis, tes forets, quand tu vas achter une boîte spéciale pour ranger toutes les chevilles que t'as ramnées la smaine dernière…
- Tu veux dire quand j'bricole… ?
- Par exemple…
- Mais tu voulais qu'on mette une étagère.
- OK, mais t'as pas fait QUE l'étagère ! Je sais pas, c'est un état d'esprit aussi.
- Donc toi tu trouves qu'y avait pas besoin d'repeindre la cuisine…
- Ben st-à-dire que ça devient un peu obsessionnel quoi.
- Donc tu trouves pas kc'est mieux, kl'appart est plus agréable. Non, pour toi c'est « j'suis obsessionnel » point.
- Écoute avoue kt'es quand même barré dans des trips pas très intéressants. Et puis on a un peu l'impression qu'y a plus ksa non ?
- Comment ça ?
- J'sais pas tu lis plus, tu…
- On fait plus souvent l'amour…
- Non ça ça fait longtemps que… Enfin j'veux dire on a pas attendu ktu prennes un abon'ment chez Casto pour s'apercevoir que tu m'désirais plus !
- Non t'es chiée d'dire ça !
- Bah écoute, excuse-moi, mais ça fait combien d'temps ktu m'as pas pénétrée ?
- Décidément là aujourd'hui c'est la totale ! Attends là, qu'est-squi spasse ? C'est quoi l'problème ?
- J'sais pas c'est un état général, t'es…
- Tu m'méprises en fait.
- Mais non.
- Bah attends « tes ptites vis », la boîte que j'ai achtée pour les chevilles…
- Naaannn mais c'est une façon d'parler…
- Oui mais y a visiblement quelque chose qui va pas. Quelque chose que tu m'reproches, et qui apparemment date pas d'aujourd'hui.
- Tu t'intéresses plus à grand-chose. Ça tu peux pas m'dire le contraire : tu lis pas d'journaux, aller au cinéma ça t'gonfle… Tu t'enfermes dans des petites choses quand même non ? On peut pas dire que tu t'ouvres sur le monde.
- Tu dis ça à cause de la perceuse ?
- Non mais ça OK elle était pas chère, ça évitait d'faire chier ton frère avec ça, c'est pas ça. Non mais laisse tomber."
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#272
Demain, sort aux Editions Verticales We are l'Europe, le dernier livre de Jean-Charles Massera. C'est avec lui que j'ai échangé des mails pour le revue TINA. We are l'Europe, qui tourne aussi au théâtre, c'est l'objet le plus efficace et le plus drôle que j'ai eu entre les mains depuis un bail. Je fais un montage d'extraits pour vous donner une idée de la forme, du jeu sur les registres et du contenu.
"Le mec qui savait même pas pour la Roumanie
- Moi l'entrée d'la Roumanie dans l'Union européenne, franchment, j'suis contre. J'veux dire…
- Non, mais ça y est c'est fait.
- Ah ? Ah bon… "
*
"LES NOUVELLES BEATITUDES
[FONDS DE GARANTIE LIBIDINALE]
AU 1ER JANVIER 2009
9.1 Heureux les pauvres en projets de life, car la Civilisation désintégrée par la Mondialisation des échanges et des informations est à eux (elles) !
9.2 Heureux et heureuses les dépouillé(e)s du contrôle d'une partie de leur life, car ils et elles verront que l'iPhone c'est un téléphone trop bien avec vidéo, MSN, Internet et tout !
9.3 Heureux celui qui chante trop bien et qui est trop beau, car de toute façon tout ce qui était directement vécu par un mec trop craquant s'est désormais éloigné dans des téléphones trop bien avec vidéo, MSN, In-ternet et tout !
9.4 Pareil, heureuse celle qui chante trop bien et qu'est trop belle, car de toute façon tout ce qui était direc-tement vécu par une meuf trop sympa s'est désormais éloigné dans des téléphones trop bien avec vidéo, MSN, Internet et tout !
9.5 Heureux et heureuses les mecs et les filles qui kiffent trop mon téléphone trop bien avec vidéo, MSN, Internet et tout, car plus ils ou elles contemplent mon téléphone trop bien avec vidéo, MSN, Internet et tout, moins ils ou elles vivent ; et plus ils ou elles acceptent de se reconnaître dans les images dominantes de besoins à la con, moins ils ou elles comprennent leur propre existence et leur propre désir.
9.6 Heureux et heureuse celui et celle qui est trop dégoûté(e) d'avoir acheté l'iPhone 8 go à 399 euros ça fait même pas 1 mois et qui a vu qu'hier il était à 99 euros et le nouveau 16 go à 199 euros, car il ou elle ne s'appartient plus !
9.7 Heureux et heureuses les convaincu(e)s que l'Europe postcoloniale avec son système qui est en train de partir en sucette et ses images dominantes de besoins à la con est un continent porteur de civilisation, de progrès et de prospérité, car ils et elles poursuivront l'œuvre accomplie dans le cadre de la Mondialisation des échanges et des informations, en assurant la continuité de la désintégration de l'héritage culturel de l'Europe qui ne pèse désormais plus rien dans les affaires mondiales !
9.8 Heureux ceux et celles qui assurent la continuité de la désintégration de l'héritage culturel de l'Europe en étant trop dégoûté(e)s d'avoir acheté l'iPhone 8 go à 399 euros ça fait même pas 1 mois et qui avaient vu qu'hier il était à 99 euros et le nouveau 16 go à 199 euros, car ils et elles contribuent à la préservation et au développement de loisirs misérables et de projets qui sont de plus en plus navrants !
9.9 Heureux et heureuses ceux et celles qui aimeraient savoir ce que vous pensez des larges aréoles chez une nana, si ça vous dégoûte ou pas, car le désir de choses qu'en réalité on ne désire pas vraiment soumet les mecs et les filles trop dégoûté(e)s d'avoir acheté l'iPhone 8 go à 399 euros ça fait même pas 1 mois et qui avaient vu qu'hier il était à 99 euros et le nouveau 16 go à 199 euros dans la mesure où la Mondialisa-tion des échanges de téléphones trop bien et des informations sur les nanas qu'ont de larges aréoles les a totalement soumi(se)s !
9.10 Heureux et heureuses ceux et celles qui trouvent que les bouquins genre où t'as des mecs et des nanas qui critiquent le système c'est trop prise de tête, car ils et elles ne verront vraiment rien !
9.11 Soyez dans la joie et l'allégresse avec votre civilisation désintégrée et votre système qui est en train de partir en sucette, car tout ça devrait bientôt finir par péter.
9.12 Mais malheur à vous, qui commencez à vous poser deux ou trois questions de base, mais pas sur votre life, sur des choses un peu plus générales comme ça, car vous verrez à quoi vous participez exactement !
9.13 Malheur à vous si vous voyez à quoi vous participez, l'utilité de ce que vous faites, où on en est collec-tivement tout ça, car vous verrez comment vous pouvez essayer de vous reconstruire à partir de là.
9.14 Malheur vraiment, car OK c'est fini, mais ça va bien se passer."
*
" La nana en revanche pour qui c'est clair
- Pour moi c'est clair qu'on arrive à la fin d'un truc. Mais tu l'sens dans plein d'choses… J'vois rien qu'au bureau…"
*
"Le mec qu'a quelques problèmes
avec son tapis d'bain
par rapport à cette histoire d'environnement
- Bon moi j'dois avouer que j'ai quelques problèmes par rapport à cette histoire d'environnement. Par exemple quand y faut kje lave le tapis d'bain, c'est un vrai problème parsque bon pour des raisons d'hygiène tu peux pas l'laver avec les serviettes, les slips ou les culottes. Et en même temps c'est un truc que tu laves à 60° - enfin si t'as pas de caoutchouc dsous ! Donc dans scas-là qu'est-sque tu fais ? Bah tu laves ton tapis d'bain tout seul ! Donc c'est vrai ksa fait une machine de 5 kg pour laver un seul truc ! Et j'ai l'même problème avec les serpillières."
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#271
Une longue pause. J'écrivais trop ailleurs et je n'avais plus envie. D'ici, parce que de la toile, de la notion de réseau. Fatiguée de surfer sur les mêmes liens et blogs. Même plus divertie par Janine Colère. Lasse d'entendre IRL des à demain sur Facebook. J'avais besoin de off, plus de communication. Je n'ai utilisé le net que pour consulter vaguement mes mails, et surtout effectuer des recherches. J'ai également coupé tous les autres médias. Je reprends le feuilleton collectif aujourd'hui.
Il va se passer des choses, encore, et dès samedi. En parallèle, j'écris mon essai, je suis à J-17 pour le rendu, je suis en flux tendu, apnée totale. Ai juste passé quelques jours dans le Sud pour le festival ActOral, trois interventions. Dont une performance avec Sophie Couronne, Waterlilith, qui constituera à terme une pièce sonore de 40 minutes.
Un chapitre tiré de l'essai en cours, dont le titre définitif est La Maléfiction.
"La carte n'est pas le territoire
Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman. Il ne vous faudra jamais l'oublier. Ceci est un essai. Le Petit Robert dit : Essai. Ouvrage littéraire en prose, de facture très libre, traitant d'un sujet qu'il n'épuise pas ou réunissant des articles divers. Ceci est un livre de bonne foi, lecteur. Qui traitera d'un sujet parfaitement épuisant. D'un Je qui se dissèque pour mieux se recomposer. D'un Je qui s'interroge et qui doit prendre une forme, libre, très libre. Saison 13, reprise de l'épisode. Les aventures de Chloé Delaume au pays de l'Autofiction. C'est de ça, surtout, qu'il s'agit. Je ne triche pas vraiment, ce n'est pas un roman. Juste un essai, une tentative, qui n'émane que d'une praticienne.
Praticienne de l'autofiction, c'est comme ça que je me définis. Depuis maintenant dix ans. Seulement, bien sûr à ma façon. Une façon qui pour moi fait sens. Qui parle à qui de quoi comment. Alors un bref insert histoire-géographie.
Enclavé dans les terres du Roman, avec pour contrées voisines le Royaume de l'Autobiographie, l'Ethiquistan et les Laboratoires de l'Est, le pays de l'Autofiction a été fondé en 1977 par Serge Doubrovsky. Il n'ait pas dit qu'il est vraiment fait exprès. Loin de lui l'idée d'ériger un empire sur ce qui était un terrain vague. En créant le terme autofiction, il tentait de définir son propre travail, les enjeux de sa démarche et son positionnement.
Serge Doubrovsky est né en 1928, il est écrivain et critique littéraire. Lorsqu'il invente le concept d'autofiction, il répond, d'une certaine manière, à une question posée deux ans auparavant par le théoricien de l'autobiographie Philippe Lejeune dans Le pacte autobiographique : « le héros d'un roman déclaré comme tel, peut-il avoir le même nom que l'auteur ? ».
En 1977, Doubrovsky publie Fils. Anaïs Nin, elle, meurt. Je rapproche fréquemment ces deux informations, mais on me répond toujours : je ne vois pas le rapport. Cela me contrarie.
En 1977, Serge Doubrovsky inscrit ces lignes en quatrième de couverture : « Autobiographie ? Non, c'est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ; si l'on veut autofiction d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. Rencontres, fils de mots, allitérations, assonances, dissonances, écriture d'avant ou d'après littérature, concrète, comme on dit musique.»
Le pays de l'Autofiction a pour Constitution un texte littéraire, ce qui ne facilite pas la tâche aux Services de l'Immigration. Alors, souvent, ils se contentent d'appliquer la définition du Petit Robert « Récit mêlant la fiction et la réalité autobiographique ». D'où l'explosion démographique de ces dernières années.
Parce qu'il a inéluctablement été annexé à la République Bananière des Lettres, le pays de l'Autofiction est envahi par un tas de gens. [(Des gens du Village + des gens du Château + des gens du Village qui voudraient rentrer au Château + des gens exclus du Château obligés de retourner au Village) x Vous n'êtes pas du Village, vous n'êtes pas du Château : vous n'êtes rien]².
Toujours en raison de sa nature, l'appellation « autofiction » n'est jamais d'origine contrôlée. Ce qui fait que les productions écrites circulant sous cette étiquette se multiplient, du Village au Château. La critique parfois s'en inquiète, mais le débat est si fatigant qu'elle préfère elle-même galvauder si ça peut faire plaisir et faire gagner du temps. Le lectorat, quand à lui, n'y comprend rien du tout. Et s'en tamponne, accessoirement. Ce qu'il veut, au mieux c'est un livre. Et au pire : un divertissement.
De temps en tant quelqu'un s'énerve et tente avec vigueur de faire le ménage de printemps. Ca donne grands colis entourés de ficelle, où les autobiographies (Le Petit Robert : « Biographie d'un auteur faite par lui-même ») égarées rejoignent les biofictions (Alain Buisine : «Récit chronologique de la vie d'un individu particulier ») sans domicile fixe, et, surtout, tout un tas de produits issus de l'industrie éditoriale. Des produits qui ne confient pas le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté puisqu'ils n'ont même pas de langue, des produits sages, non pas écrits mais rédigés. Des livres sans allitérations, assonances, dissonances, puisque des romans sans musique.
Le pays de l'Autofiction impose un pacte particulier : le Je est auteur, narrateur et protagoniste. C'est la règle de base, la contrainte imposée. La transgresser, c'est changer de genre. Or là-dessus, tout le monde ment. Il faudrait s'accorder. Cesser de qualifier d'autofiction des récits personnels où l'héroïne porte un autre nom que son auteur, par exemple. Interrompre l'adoubement des faiseurs dont le Je ne se met pas en danger, n'invertit pas la langue, se contente de transposer, entend le terme d'aventure sans en interroger la notion de liberté. Ne pas réduire l'autofiction a une démarche thérapeutique, le lectorat pris en otage, encastré derrière le divan.
« Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ». Ce n'est pourtant pas si compliqué pour qui le ressent de l'intérieur. L'Autofiction, une expérience qui mêle la vie et l'écriture. Puisque Tout vu, donc inventer. Il ne peut en être autrement. A cause de la mémoire, de l'impossibilité à s'en remettre à elle.
1977, Colloque de Cerisy, Roland Barthes : « Je vis dans une sorte d'embrumement, dans l'impression qu'il me faut sans cesse lutter avec ma mémoire, et cette brume de la mémoire. C'est une réflexion qui pourrait avoir des suites pour l'écriture ; l'écriture, ce serait le champ de la brume de la mémoire.».
« Fiction, d'évènements et de faits strictement réels ». Alors, fictionnalisation de soi, de son propre rapport au monde. La clef se retrouve plus tard, en 1989, dans Le livre brisé de Serge Doubrovsky :
«JE ME MANQUE TOUT AU LONG... De MOI, je ne peux rien apercevoir. A MA PLACE NEANT... un moi en toc, un trompe-l'oeil... Si j'essaie de me remémorer, je m'invente... JE SUIS UN ETRE FICTIF…».
Une fictionnalisation de soi, lucide. Assumant ce qui échappe au soi par l'inconscient. Loin, très loin de la crédulité de l'autobiographie. Crédulité de l'auteur, qui pense que sa mémoire est sa meilleure alliée et qu'il peut se livrer comme il va à confesse. Crédulité du lecteur, qui gobe tout rond le pacte teinté d'une vérité toujours javellisée. Comme si les souvenirs stockés dans le cortex n'étaient jamais soumis aux modifications, à la reconstruction. Comme s'il était possible de lui faire vraiment confiance.
Certaines autobiographies empestent la mauvaise foi, sens sartrien du terme. Une fuite, une démarche qui ne sert au final qu'à masquer au sujet la vérité de sa totale liberté, au sein de ses choix et actes, afin d'échapper à l'angoisse de la responsabilité. L'autobiographe écrit sur sa propre vie. L'autofictionnaliste écrit avec. L'usage de la fiction lui impose une totale liberté, et sans cesse il est mis face à sa responsabilité. L'autofiction ne permet aucune absolution.
Reprenons.
Doubrovsky : « Si l'on veut autofiction d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté. ». Confier : remettre au soin d'un tiers en se fiant à lui. Se fier au langage bien plus qu'à la mémoire et bien plus qu'à soi-même. Aventure : Ce qui arrive d'imprévu, de surprenant, ensemble d'évènements qui concernent quelqu'un, entreprise dont l'issue est incertaine, ensemble d'activités, d'expériences qui comportent du risque, de la nouveauté, et auxquelles ont accorde une valeur humaine.
L'autofiction est un genre expérimental. Dans tous les sens du terme. C'est un laboratoire. Pas la consignation de faits sauce romanesque. Un vrai laboratoire. D'écriture et de vie."
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#270
Je prends l'avion dans treize heures. Cette nuit, dernière promenade dans les jardins déserts. J'aurais vécu quelque chose de très fort, parce qu'à beaucoup de moments, la solitude. Que j'ai su remplir. Je n'ai pas connu l'ennui. L'accablement à cause de la chaleur qui englue le cerveau, la pensée en grumeaux, oui. La panique du sans l'autre, aussi. Mais pas l'ennui. Ce qui constitue une victoire personnelle.
J'amorce le cinquième chapitre de l'essai, mais je sens que les chapitres, leur taille, ça ne veut plus rien dire. Soit il va y en avoir des beaucoup plus longs que ceux du début, soit il va y en avoir plein de très courts, soit je vais être grave dans la merde. Parce que là, ils sont courts, j'en suis qu'à la page 18.
Je me rends compte que l'essai, en fait, ça se bosse comme un roman qui nécessiterait beaucoup de préparation. De recherches préalables. Il y en a toujours, mais là, plus. Et des vraiment, mais alors vraiment pas marrantes. La théorie, c'est pas mon truc, heureusement que cette phase est achevée. Il n'y a plus qu'à écrire.

#269
Retour J-1,5. J'aurais assez bien travaillé, profité de Rome et de la Villa, fait de jolies rencontres, aussi. Un mois extrêmement privilégié. Je comprends que ça ait indisposé Janine Colère et Franche Nécrose, mais c'est pas gentil de se moquer.
Je redoute un peu la rentrée, à cause du travail qui m'attend. L'essai fait seize chapitres, j'ai un plan détaillé maintenant. Je sais exactement ce que je dois écrire, où et comment. Mais je n'ai fini que les trois premiers. Cela dit il me reste deux mois, un peu moins, je crois, ça devrait aller. Le problème c'est que j'ai accepté deux performances très longues (40 minutes), une en collaboration avec une musicienne, l'autre avec une vidéaste. Pour octobre et novembre. J'ai le concept dans les deux cas, mais pas une ligne de texte. Alors je flippe un peu.
La solution est simple : un automne autarcique, focalisé sur ces chantiers. A part une courte lecture d'un truc que je dois écrire pour la Nuit Blanche, je n'accepte plus rien. Je ne peux pas. Obligée de décliner toute autre proposition. Il y avait des projets chouettes, mais tant pis, j'ai pas le temps. Sinon je vais tout foirer, et je ne peux pas me le permettre. Que ceux qui sont venus à moi me pardonnent, ce n'est pas par désintérêt que dis non (voire que je ne réponds pas encore, mes mails s'accumulent en ce moment).
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#268
"Mais pourquoi tu prends des taxis, à Rome tout se fait à pied" qu'il a dit. Je précise, qu'on comprenne, qu'à Paris j'ai du mal à prendre le métro et très souvent, le bus. Ça s'appelle une phobie et ce n'est pas très pratique. Aujourd'hui je ne voulais strictement pas me promener. Juste acheter des clopes et de quoi tenir plusieurs jours au creux de mon bunker. Je suis à fond sur mon essai, et pas envie de socialiser, encore moins de flâner, non, vraiment pas le moment. J'étais assez chargée, pas comme une bête de somme, mais un petit peu quand même. Et puis je me suis dis : tiens, je vais couper par là, les ruelles c'est plus sympa, de toute façon c'est à gauche, vers la gauche, la Villa. J'ai tourné, puis tourné. Longtemps. Faut avoir du bon sens à défaut de celui de l'orientation. Le bons sens implique qu'au bout d'une heure et demi à errer dans les rues avec des sacs plastiques, on demande son chemin. Mais pas envie de parler, non, vraiment, impossible. Je suis passée six fois devant les mêmes monuments, les mêmes places, et les mêmes boutiques. J'ai fini par changer de quartier, traversé d'autres avenues, je me disais plutôt que de tourner en rond, avance, il va bien se passer un truc. Le truc qui s'est passé c'est qu'au bout de quatre heures j'ai pété une durite, retiré de l'argent et chopé un taxi. En rentrant j'ai dormi, puis me suis remise au travail.
J'ai trouvé le ton et le rythme de l'essai. Des chapitres courts, cinq à dix pages. J'ai beaucoup potassé, compris pas mal de choses, ai envie d'en parler. Mon positionnement propre, la collection aux PUF s'appele Travaux Pratiques, on ne me demande pas un cours ou un manuel, un objet universitaire, ni L'autofiction pour les nuls. Depuis que j'ai intégré ça, j'écris avec plaisir. Je dissèque, j'analyse, je digresse et raconte. C'est un exercice différent, qui évolue par strates. Néanmoins je manque un peu d'organisation. Mon plan est encore flou, mais je sais où je veux en venir, et comment. Le livre doit être rendu en octobre, je pense que je serai dans les temps, à présent je me rends compte que je peux avancer vite. C'est le travail préparatoire qui s'est un peu éternisé.
Bonne nouvelle aujourd'hui. Un devenir papier pour le diptyque commandé par France Culture. Le retour de Charlie Orphan et Au commencement était l'adverbe seront publiées à terme, c'est à dire après leur diffusion, aux Editions Joca Seria, sous le titre Deux aventures de Clotilde Mélisse. C'est François Alary qui fera les illustrations, comme pour Eden matin midi et soir.
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#267
Ai enfin visité aujourd'hui la Crypte des Capucins. C'est la chose la plus saisissante que j'ai vu de ma vie. Les catacombes c'est nada à côté. Certains visages sont momifiés, on est à un mètre d'eux, et l'œuvre d'art formée par tous ces ossements est extraordinaire. Oui, mes adjectifs sont pourris, mais c'est indescriptible, ce que j'ai ressenti. Un truc proche du Syndrome de Stendhal.
J'ai fini Les souffleuses de Béatrice Cussol. Grande inventivité dans la structure, les voix narratives. Difficile de trouver un extrait disons professionnellement représentatif. Alors j'en choisis un que j'aime, court, tissé. Il est en italique dans le livre, un des fils de ce tricot de corps est en italique, on le trouve, le perd, le retrouve, s'y pend.
"Pouces passés dans l'entrée de poches : les minuscules dévotes des aventures intellectuelles extrêmes qui engagent la vie de leurs actrices pullulent en fait. J'en ai rencontré et ça existe encore. Elles restent pour ici sujet absolu. Tout de suite après j'ai faim, ou veux baiser je, si tu veux une image tu peux toujours courir. D'ailleurs, je viens d'en terminer une à l'instant. C'est fait.
J'ai femmes et tout fait adhère à soi. Elles ne se penchent pas sur moi autrement que couchées, avec un bel usage de l'italique et leurs appareils de semblables à fortes doses. On peut pas enregistrer.
Sur l'amour.
C'est peut-être trop."
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#266
Nous sommes jeudi. Maintenant que j'ai pris mes marques, les journées passent vite. Lundi, jolie rencontre avec Elisa Albano, qui a traduit en italien Le Cri du Sablier. Nous nous sommes promenées seules dans les jardins vides de la Villa, le lundi elle est fermée au public. J'ai passé un peu de temps avec certains pensionnaires, dont le génial Emmanuel Giraud et sa compagne Delphine. Emmanuel est ici en Arts Culinaires. Son projet romain sera mené à terme en septembre : reproduire le festin du Satyricon. Il nous fait de temps à autre des dégustations de ses expériences, et est très doué.
Suis en train de lire le roman de Béatrice Cussol, qui est ici en tant que plasticienne, mais est parallèlement écrivain. Les souffleuses sortent à la rentrée. La construction comme le style me plaisent bien, et l'intrigue a tout pour me séduire. Je posterai un extrait sous peu, je préfère finir l'ouvrage d'abord pour choisir un passage représentatif.
J'ai enfin fini ma seconde fiction pour France Culture cette nuit. Un soulagement sans nom. Je crois bien que je rends mon diptyque avec deux mois de retard. Je ne sais pas quand les pièces seront enregistrées et diffusées, ni si les textes connaîtront une publication parallèle, mais je vais m'y employer.
En attendant, un lien vers la série top geek la plus drôle que j'ai jamais vue de ma vie : The Big Bang Theory. Les deux saisons sont regardables en ligne.
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#265
Au début j'ai cru que mes voisins étaient devenus fous. De l'opéra très fort, en plein milieu de soirée. Je me suis dit qu'à Paris ça braillait de la techno dans les appartements lors des vendredi soirs, et qu'à la Médicis il fallait bien que les trucs fassent plus couleur locale. J'ai commencé à me méfier quand les sopranos ont cessés pour laisser jouer du Vivaldi, puis un tas de morceaux qui servent généralement à remplir les compiles spéciales auto-radio et fournir les BO des pubs pour assurances. Ca venait de l'extérieur. J'ai sursauté à la première détonation, genre soudain j'ai trois ans et très peur que la bombe ne me tombe sur la gueule. Sur les collines de Rome, ce soir, feux d'artifice.
Quelques lueurs parviennent jusque dans le jardin, mais la musique meringuée relève de l'insupportable. Ce n'est pas pittoresque, c'est juste vraiment pénible. Je ne sortirai pas au milieu des touristes entongués hululant regarde oh la belle bleue. Je resterai cloîtrée, cette nuit, comme tous les jours. J'ai pris trop de retard à errer dans la ville, il est temps de passer aux choses vraiment sérieuses.
Lu dans la revue Sorcières, grimoire féministe des années 70, ce texte d'Adelaïde Blasquez, Pavane pour un Je défunt :
"Ecrire pour suicider Je. Mais qu'est-ce à dire? Mais concrètement? Et puis d'abord, qu'est-ce que c'est que ça, Je? Tâtonnons.
Je a un nom. Et Je ne veux pas le savoir. De nom, Je n'en veut pas. Se prétend innomable, ça ne facilite les choses pour personne. Par exemple, prononcer ou entendre ledit nom en public met Je au supplice".
J'ai écrit pour suicider mon Je. Celui qui avait un nom que je ne voulais pas savoir, dont la prononciation me mettait au supplice.
Ce soir, pour couvrir les bruits de la fête et me soutenir dans mon travail, j'écoute une grande, très grande dame.
